Alors que le Bénin accélère la numérisation de son économie et que la Côte d’Ivoire renforce à son tour ses usages et sa stratégie de cybersécurité, la question de la confiance numérique devient centrale en Afrique de l’Ouest. Dans une tribune, Franck Kié et Ouanilo Medegan Fagla appellent les États africains à renforcer leur coopération face à une cybercriminalité qui ignore les frontières.
Envoyer de l’argent depuis son téléphone est devenu un geste banal. Pourtant, derrière chaque transaction se trouve un pari : celui que l’argent arrivera à destination et que le système utilisé est suffisamment sûr pour mériter la confiance de ses utilisateurs.
En Afrique subsaharienne, 1 400 milliards de dollars ont circulé par Mobile Money en 2025, soit 66 % de la valeur mondiale des transactions. Pour Franck Kié, commissaire général du Cyber Africa Forum (CAF), et Ouanilo Medegan Fagla, directeur général du Centre national d’investigations numériques (CNIN) du Bénin, cette croissance repose sur un actif aussi essentiel que fragile : la confiance.
« La confiance devient l’un des piliers de tous les écosystèmes numériques », préviennent Franck Kié et Ouanilo Medegan Fagla dans une tribune consacrée à la cybersécurité en Afrique. Mais ils mettent surtout en garde contre le décalage entre une cybercriminalité qui s’affranchit des frontières et des réponses judiciaires encore largement organisées à l’échelle nationale.
Un réseau criminel peut ainsi opérer depuis un pays, cibler ses victimes dans un deuxième, recevoir les fonds dans un troisième et les blanchir dans un quatrième, parfois en quelques heures. Les enquêteurs doivent, eux, composer avec des législations différentes, la reconnaissance des preuves numériques et des procédures de coopération qui peuvent prendre plusieurs semaines.
« Aucun dispositif national, aussi robuste soit-il, ne pourra répondre seul à une menace par nature transfrontalière », préviennent Franck Kié et Ouanilo Medegan Fagla.
Au Bénin, une surface numérique qui s’élargit
Cet appel trouve un écho particulier au Bénin, engagé depuis plusieurs années dans la dématérialisation de son administration. La deuxième phase du programme Smart Gouv prévoit notamment de généraliser les services publics en ligne, de poursuivre la numérisation des procédures dans la santé, l’éducation, la justice ou les finances, tout en renforçant les infrastructures technologiques communes et les capacités de réponse aux incidents informatiques.
Les usages progressent parallèlement. Au premier trimestre 2026, l’Autorité de régulation des communications électroniques et de la poste recensait 11,56 millions d’abonnements actifs à l’Internet mobile, contre 10,81 millions trois mois auparavant. Le nombre d’abonnements à la fibre jusqu’au domicile atteignait 106 018, contre 34 082 un an plus tôt.
Cette extension des usages élargit mécaniquement la surface à protéger. Entre 2021 et 2024, l’Agence des systèmes d’information et du numérique (ASIN) a recensé 878 vulnérabilités au sein des institutions publiques et des opérateurs d’infrastructures critiques, dont 326 dans le service public et 155 dans la finance. Elle a également identifié 832 fuites de mots de passe. Ces chiffres reflètent aussi l’amélioration des capacités de détection, mais donnent une mesure des risques associés à la numérisation.
Un enjeu tout aussi concret en Côte d’Ivoire
La même problématique se pose en Côte d’Ivoire, où l’accélération des usages numériques accroît également les besoins en matière de sécurisation et de confiance. À fin 2025, le pays comptait 38,5 millions d’abonnements à l’Internet mobile, en progression de 11,5 % sur un an, selon l’ARTCI.
Le pays est également directement confronté aux nouvelles formes de cybercriminalité. Dans le cadre de l’opération Red Card 2.0 coordonnée par INTERPOL, les autorités ivoiriennes ont procédé à 58 arrestations et saisi 240 téléphones, 25 ordinateurs portables et plus de 300 cartes SIM, dans une opération visant notamment des fraudes liées aux applications de prêts mobiles.
Le sujet figure désormais parmi les priorités nationales : en juillet 2026, l’ANSSI a engagé l’examen du projet de Stratégie nationale de cybersécurité 2026-2030, qui place la confiance numérique au cœur de la transformation du pays.
Un appel à dépasser les réponses nationales en Afrique
Pour Kié et Medegan, la réponse passe cependant par un échelon supplémentaire : celui de la coopération africaine. Ils appellent à rapprocher les législations, à accélérer l’entraide judiciaire, à faciliter la collecte et la conservation des preuves numériques ainsi que le gel rapide des avoirs, et à faire de la coopération opérationnelle un mécanisme permanent.
Les opérations conjointes menées ces dernières années montrent, selon eux, ce que peut produire cette coordination. Serengeti 2.0, conduite en 2025 dans 18 pays africains et au Royaume-Uni, a abouti à 1 209 arrestations et à la saisie de 97,4 millions de dollars. Début 2026, Red Card 2.0 a permis 651 interpellations dans 16 pays africains.
Le chemin vers une réponse commune reste toutefois incomplet. La Convention de Malabo sur la cybersécurité et la protection des données personnelles, adoptée en 2014 et entrée en vigueur en 2023, n’avait encore été ratifiée ou rejointe que par 20 des 55 États membres de l’Union africaine au 2 février 2026.
La coopération africaine au cœur du débat
C’est sur cette question de la coopération que devrait notamment revenir la sixième édition du Cyber Africa Forum, organisée les 16 et 17 novembre à Cotonou sous le thème « Construire la confiance numérique de demain ». Plus de 1 500 participants sont annoncés et un HackerLab, organisé avec l’ASIN, sera consacré à la cybersécurité et à la lutte contre la cybercriminalité.
Au-delà du rendez-vous de Cotonou, l’appel de Franck Kié et Ouanilo Medegan pose ainsi une question plus large : à mesure que les économies africaines se numérisent, leur sécurité dépend de moins en moins de la solidité d’un seul Etat et de plus en plus de la capacité de plusieurs Etats à agir ensemble.





