Dénonciation des réseaux sociaux au Cameroun : « Qu’est ce qui a donc pu heurter si violemment le gouvernement? »

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« Internet et les réseaux sociaux aujourd’hui, c’est comme du vent, et vouloir les arrêter avec des mains, c’est faire œuvre inutile dans un monde désormais marqué par la révolution digitale. »

(CIO Mag) – Celui qui s’exprime ainsi, c’est Alphonse Ateba Noa (photo), un journaliste camerounais, devenu depuis un bon moment expert en stratégie publicitaire et communication numérique. Il a pris son courage à deux mains pour analyser froidement l’attitude des autorités camerounaises face à l’utilisation, l’exploitation et l’explosion des réseaux sociaux.

« Qu’est ce qui a donc pu heurter si violemment le gouvernement camerounais dans les médias sociaux pour qu’il engage subitement, et avec tant d’hardiesse, la bataille contre ces nouveaux médias ? Est-ce une politique murie d’un gouvernement habité par une vision stratégique de ce qu’il veut faire de l’environnement médiatique camerounais ou du secteur de la communication numérique au Cameroun qui se met ainsi progressivement en place ? » S’interroge l’expert.

Tout a commencé il y a un peu plus d’un an par ces petits escrocs qui, sur Internet, se sont créés de fausses adresses mails, de fausses pages Facebook et de faux comptes Twitter avec des noms des ministres, directeurs généraux ou autres personnalités publiques pour arnaquer des internautes. Il s’en est suivi quelques réactions des autorités dans les médias officiels (Cameroon Tribune et CRTV), et une instruction du Président de la République invitant les membres du Gouvernement et autres responsables publics à s’approprier les médias sociaux dans le cadre de la promotion de l’action gouvernementale.

Ensuite, il y a eu cette vidéo reprenant ce reportage publié par une télévision française, au sujet des dépenses du Chef de l’État, Paul Biya, dans un hôtel luxueux de La Baule à l’été 2013, ou celles qui relaient les films de cet activiste camerounais qui, au pied de l’hôtel Intercontinental et mégaphone à la main, s’en va régulièrement perturber les nombreux brefs séjours privés du chef de l’État à Genève. On peut aussi ajouter à cette catégorie, toute la chronique de l’actualité quotidienne de Brenda Biya sur la toile sous forme de démêlées judiciaires avec la police américaine. En réaction à certaines de ces vidéos, des officiels camerounais ont dénoncé, dans les médias officiels, un « complot » contre le Cameroun et la famille présidentielle. Notons que c’est sur les médias traditionnels (presse écrite, radio et télévision) que ces officiels ont réagi, et non pas sur les médias sociaux où ces informations ont circulé et sur lesquels du reste l’attention du public était focalisée.

Plus récemment, il y a eu deux évènements majeurs à forte charge émotionnelle qui sont venus donner le coup de grâce à la petite et naissante odyssée des réseaux sociaux dans le dispositif médiatique camerounais : l’image diffusée en mondovision de Rigobert Song Bahanag, l’ancien capitaine des Lions indomptables, inconscient sur son lit de malade à l’Hôpital central de Yaoundé, et les séquences de ce dramatique accident de train à Eséka qui a endeuillé des dizaines de familles au Cameroun et à l’étranger.

Sur toutes ces « affaires » qualifiées très vite de dérives, et qui ne sont du reste qu’un tout petit échantillon du type de traitement qui est fait de l’information sur les médias sociaux, qui blâmer ? Ceux qui ont utilisé ces médias dans le sens que la morale publique, l’éthique ou la déontologie professionnelle (si l’on veut se situer dans le registre du journalisme) condamnent, ou certains politiques qui vouent aux gémonies les réseaux sociaux alors que ceux-ci peuvent être utilisés pour anticiper et prévenir les rumeurs colportées sur WhatsApp, ou enrayer des Bad buzz générées sur la toile ?

Une chose est sûre, l’environnement des médias sociaux réflète celui de la société. Les réseaux sociaux eux-mêmes ne sont que le thermomètre qui indique la température de notre société. Il ne sert donc à rien de stigmatiser les réseaux sociaux et il est évidemment vain d’essayer de les contrôler comme l’ont fait récemment certains gouvernements de pays voisins (Gabon, RDC et Congo-Brazzaville notamment) à l’occasion des récentes élections présidentielles. Internet et les réseaux sociaux aujourd’hui, c’est comme du vent, et vouloir les arrêter avec des mains, c’est faire œuvre inutile dans un monde désormais marqué par la révolution digitale et où la bataille de l’information et de la communication se mène et se gagne avant tout sur le World Wide Web (www.).

Aujourd’hui, des millions d’internautes et de geeks anonymes se découvrent brutalement dotés d’un pouvoir certain, redoutable épouvantail qu’ils peuvent désormais agiter. A titre d’illustration, 43% de la population mondiale était déjà sur Internet en 2015 et 96% de la population norvégienne utilisaient Internet à cette date. Chacun peut donc juger, de par ces chiffres, sur quel front se déroule désormais la bataille de l’information, et par ricochet celle du pouvoir (tout au moins de parole et d’opinion).

Il est désormais prouvé que dans le monde, ce n’est plus les plus forts ou les meilleurs qui réussissent, mais ceux qui vont très vite. Pour atteindre 50 millions d’utilisateurs, la radio a mis 38 ans, la télévision 13 ans, Internet 4 ans et Facebook moins de 5 mois. Ces chiffres sont une véritable démonstration de la force de frappe des médias sociaux, et la question aujourd’hui n’est plus de savoir s’il faut les intégrer ou s’il faut y rester nonobstant les « dérives » possibles, mais comment en tirer le meilleur parti. Être sur les réseaux sociaux, ce n’est pas simplement y figurer, mais bien plus, d’avoir une stratégie cohérente et de long terme permettant d’y optimiser sa présence. La campagne de dénonciation en cours au Cameroun ne semble hélas pas relever de cette démarche stratégique, et c’est là tout le drame.

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