Dr Sonia Ben Cheikh, ministre tunisienne de la Santé : « Nous voulons faire de la Tunisie le hub africain du tourisme médical »

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Dr Sonia Ben Cheikh, ministre tunisienne de la Santé.

Dans une interview exclusive à CIO Mag, Sonia Ben Cheikh, ministre tunisienne de la Santé, expose les ambitions de son pays dans le secteur de la santé. Elle explique que la Tunisie ne veut pas être une simple destination de « tourisme sanitaire ». Mais, qu’elle vise plutôt au partage de ses compétences et à leur transfert aux autres pays du Sud. Une politique ambitieuse qui sera boostée par le numérique.

Propos recueillis par Mohamadou Diallo, Directeur de Publication de CIO Mag

CIO Mag : Madame la ministre, quelle est la valeur ajoutée du digital pour le secteur de la santé ?

Sonia Ben Cheikh : C’est très important. L’un des sujets que nous avons évoqué et négocié avec nos amis Français, c’est la lutte contre les déserts médicaux dans la région ouest, ainsi qu’au nord, au centre et au sud de la Tunisie. Et notamment pour la lecture de tout ce qui concerne la radiologie. Le numérique est la solution pour la télémédecine, la télé-radiologie, la télé-oncologie et même, à présent, pour la télé-périnatalité. Nous sommes engagés dans cette voie depuis des années. Et non seulement dans la télémédecine. Nous commençons à généraliser l’expérience de la distribution automatisée et sécurisée du médicament, dans le cadre du programme de numérisation et d’informatisation. Le pharmacien n’a ainsi plus de stocks à gérer. L’ordinateur est directement connecté à des armoires électriques et le boitier ne s’ouvre que lorsque l’ordonnance est validée par le médecin ou le pharmacien. Pour la distribution de médicament, les hôpitaux ont réalisé des économies d’échelle de l’ordre de 30 à 38%. Nous parvenons même à aller au-delà des 40% en verrouillant le système à partir de la pharmacie externe, laquelle est reliée en interne avec le service d’urgence et les grands services pourvoyeurs de médicaments.

La traçabilité pharmaceutique est également assurée par la numérisation. La pharmacie centrale est reliée aux officines privées, via les grossistes répartiteurs, tout comme les officines hospitalières. Lorsque nous recevons des alertes, émanant de la France ou d’ailleurs, pour retirer des lots de médicaments, nous savons exactement identifier le lot et le médicament, ainsi que le patient à qui a été administré le produit pharmaceutique. Sur ce plan, nous sommes assez avancés.

« Avec l’approche médico-économique, basée sur l’informatisation et la numérisation, c’est l’hôpital et ses services qui seront gagnants. »

Nous avons d’ailleurs opté pour une approche médico-économique, laquelle consiste à calculer le coût par pathologie, par service et par hôpital. En cela, nous avons dépassé la comptabilité analytique. En revanche, le ministère de la Santé et la Caisse nationale d’assurance maladie sont encore sous le régime du forfait. Et le coût réel n’est pas pris en considération. L’hôpital public est donc en train de perdre des sommes considérables, car le calcul sur la base d’un forfait n’a pas été révisé depuis des années.

Avec l’approche médico-économique, basée sur l’informatisation et la numérisation, c’est l’hôpital et ses services qui seront gagnants. Et le patient en sera le premier bénéficiaire.

Cio Mag N° 60 OCTOBRE – NOVEMBRE 2019

Aujourd’hui la Tunisie se positionne comme le hub médical pour l’Afrique, mais également pour les pays du nord. Quelle est la contribution du digital dans cette perspective géographique ?

Nous voulons faire de la Tunisie une vraie destination santé. Le hub africain du tourisme médical. Ce projet s’inscrit dans une relation de partenariat et de jumelage gagnant-gagnant. Nous ne voulons pas uniquement promouvoir le tourisme médical comme les évacuations sanitaires. Et faire de notre pays une destination pour nos seuls amis africains. Ce n’est pas notre objectif. Ce qui nous intéresse, c’est le transfert de technologies, c’est l’assistance technique. Depuis longtemps, la Tunisie mise sur les ressources humaines et donc sur l’éducation et la santé. Du temps du Président Bourguiba, déjà, cette option a été retenue. Nous voulons transmettre cette expertise à nos compatriotes et nos amis africains.

Comment renforcer cette coopération sud-sud ?

Avec la télémédecine, il est possible d’implanter et d’ouvrir des centres de télédiagnostics et d’exploration. Et si, en dépit de la télémédecine, le problème médical persiste, et qu’il ne peut être résolu dans un autre pays africain, alors on peut envisager une évacuation sanitaire. Lorsque nous mettons en place des centres de lecture, d’exploration et de télé-radiologie, ainsi que des centres d’hémodialyse numérisés, avec une main d’œuvre locale, nous sommes pleinement rassurés. Et nous considérons qu’il s’agit d’une coopération bilatérale, d’une action de jumelage et de partenariat. Il en est de même lorsque nous accueillons des médecins, des techniciens supérieurs en santé et des infirmiers en stage de perfectionnement. Ou lorsque qu’ils effectuent des stages de formation – continue, de base ou de recyclage. Ce sont nos ambassadeurs. Et nous sommes certains qu’une fois rentrés dans leurs pays, ils pourront développer cette technologie grâce à la Tunisie.

Avez-vous identifié des pays avec lesquels vous voulez développer ces expériences ?

La Tunisie étant un pays francophone, nous sommes, de fait, beaucoup plus axés sur l’Afrique de l’ouest. Mais, nous sommes également ouverts à toute autre coopération.

« Nous disposons de plus que 47 unités de production et notre autosuffisance est supérieure à 60%. »

Que représente le nombre d’évacuations sanitaires et d’où provient la patientèle ?

De façon générale, la majorité des évacuations sanitaires s’effectue à partir du Maghreb arabe et de l’Afrique. L’Europe et d’autres pays viennent en Tunisie pour la chirurgie esthétique ou pour la santé, le bien-être, etc. Pour ce qui concerne l’oncologie, les pathologies cardiaques, les prises en charge assez lourde, la chirurgie et même l’exploration, les patients viennent plutôt d’Afrique du nord et d’Afrique sub-saharienne. En hospitalisation, cela représente environ 500 000 patients étrangers par an. Et si on comptabilise l’ambulatoire et l’exploration, alors on dépasse un million et demi de patients étrangers par an.

Quelles sont les perspectives de la Tunisie en termes de positionnement dans le secteur de la santé ?

La Tunisie reste une destination santé. A ce titre, elle assure la promotion de l’exportation de ses services et des relations y afférentes. L’exportation de services a vocation à suppléer à l’évacuation sanitaire, laquelle est à considérer comme ultime recours. Notre cœur de métier, c’est l’assistance technique locale, l’échange d’expertise, l’exportation de l’industrie et du savoir-faire de l’industrie pharmaceutique tunisienne. Nous disposons de plus que 47 unités de production et notre autosuffisance est supérieure à 60%. En conséquence, nous n’importons que près de 30%. Mais notre objectif, c’est d’exporter nos produits avec notre savoir-faire et de mettre en place des unités de production, à l’instar de ce que font les filiales internationales.

Nous voulons édifier une filière industrielle de produits pharmaceutiques tunisiens à destination de l’Afrique. Et également des structures et des centres d’exploration, d’hémodialyse et de diagnostics. Ou encore œuvrer au développement de compétences en matière de gestion hospitalière. Si nous investissons ces domaines, c’est parce qu’auparavant, la coopération a été axée sur la médicalisation. Mais à présent, nous voulons démédicaliser et aller même vers la gestion et la mise en place, par secteur et par pays, de véritables stratégies de réformes.

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