Stéphane LELUX, PDG de Tactis : « En Afrique, peu de pays ont établi un schéma directeur d’aménagement numérique du territoire »

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Tactis apporte aux décideurs publics son expertise de plus de 20 ans en tant que leader français de l’assistance à maitrise d’ouvrage en matière d’aménagement numérique du territoire. Dans cet entretien, Stéphane LELUX, son PDG évoque l’absence des schémas directeurs dans la plupart des politiques d’aménagement du territoire en d’Afrique. Une défaillance préjudiciable à une définition d’une vision globale des enjeux comme la couverture du territoire équilibrée entre les différentes grandes zones urbaines et les zones plus rurales du pays.

 

CIO Mag : Quel regard portez-vous sur les différents schémas directeurs mis en place dans le cadre des politiques d’aménagement du territoire en Afrique?

Stéphane LELUX : A ce stade très peu de pays ont réellement établi de schéma directeur d’aménagement numérique du territoire. Pourtant, ils sont la clé essentielle du succès des politiques publiques numériques aux côtés des politiques de régulation sectorielle. Les schémas directeurs permettent notamment de fixer une ambition d’accès aux réseaux et services numériques (couverture des réseaux de télécommunication, service universel, sites stratégiques publics, zones d’activités d’intérêt national, sites touristiques, villes nouvelles / smartcity …).   Mais c’est également grâce à ces schémas que l’on arrive à définir une bonne articulation des rôles entre initiative publique et privée mais aussi d’associer cette stratégie à la politique d’allocation du spectre radio et de régulation du secteur (marché de détail, marché de gros, opérateurs d’opérateurs …). Outre leur rôle clé dans l’économie numérique, les schémas directeurs permettent de favoriser l’optimisation des coûts de déploiement des réseaux de télécom par le partage des infrastructures au moins passives (fibres optiques, fourreaux, pylônes, locaux techniques …) entre les opérateurs de télécom tout en valorisant les infrastructures de gestionnaires d’infrastructures (énergie, transport …) pour réduire le coût de déploiement des dorsales fibres optiques ainsi que la desserte haut et très haut débit.

 

Les schémas directeurs permettent de planifier la desserte en fibre optique très haut débit des grands établissements publics…

 

C’est en partie grâce à cette feuille de route que les aménageurs sont motivés pour équiper leurs zones ou programmes d’infrastructures d’accueil pour les réseaux de télécommunications. Enfin, les schémas directeurs permettent de planifier la desserte en fibre optique très haut débit des grands établissements publics et des sites d’intérêts prioritaires. Il est important qu’au moment de déployer de façon massive de grandes infrastructures numériques (backbone nationaux fibres optiques, réseaux métropolitains, IXP / internet exchange point, datacenter…), d’attribuer des ressources du spectre radio et d’établir un plan national de service universel, les gouvernements disposent d’un tel schéma stratégique national et d’une gouvernance associée.

 

C.M : Pensez-vous que les différents déploiements de backbones nationaux obéissent à une logique fondée sur les besoins réels en termes d’usage ?

S.L : Les télécommunications comme tous les secteurs technologiques sont tirés par l’offre et non uniquement par la demande. Les projets de backbone permettent à minima aux opérateurs mobiles de faire basculer leurs infrastructures Faisceaux Hertziens de raccordement des émetteurs/récepteurs mobiles (BTS) vers la Fibre optique. Pour supporter l’explosion des besoins de bande passante liée à la diffusion de l’internet mobile (3G, 4G/LTE).

Ces infrastructures sont aussi indissociables des projets de E-Gov et E-services (Edministration, E-Santé, E-éducation…). Toutefois, les autorités nationales n’ont pas toujours une vision globale des enjeux. Du coup, le tracé de ces infrastructures essentielles pour le développement du pays et la structuration du secteur des télécoms ne prend pas en compte l’ensemble de ces problématiques. Par exemple, le raccordement de zones d’activités, l’articulation avec les projets de service universel, le raccordement de sites de téléservices/télécentres sont encore trop souvent traités de manière disjointe…

 

C.M : Quelle est la finalité du partenariat entre acteurs du privé et du public ?

S.L : Loin de tout dogmatisme il est important de s’assurer que ces infrastructures « essentielles » soient déployées, gérées de façon neutre et ouverte avec un cadre règlementaire permettant de mobiliser et partager les infrastructures existantes. L’articulation entre les acteurs publics et privés est une clé du succès : diagnostic des infrastructures existantes (opérateurs telecom privés, acteurs de l’infrastructure alternative : Energie, transport ferroviaire, autoroutes …), cartographie des sites prioritaires publics et privés avec priorisation, ambitions en matières de couverture de services des acteurs privés, de la puissance publique.  Le financement, la maîtrise d’ouvrage, l’exploitation et la commercialisation doivent être assurés dans le cadre d’une stratégie concertée au niveau national ; le schéma directeur contribue ainsi à fixer le rôle de chacun dans la poursuite d’un objectif commun.

La plupart du temps des contrats de construction sont engagés avant une réflexion stratégique globale sur la finalité de ces backbones. Il est évident que l’absence de schéma directeur entrainera à terme des surcoûts. En effet, lors du design initial les optimisations de tracé et la détection des opportunités de déploiement sont plus simples qu’a posteriori.

 

C.M : On parle de gestion patrimoniale de l’infrastructure numérique. Comment ces infrastructures sont-elles gérées aujourd’hui ?

S.L : Il est important que les Etats prennent pleinement conscience du caractère stratégique de long terme de ces ouvrages « BTP Telecom » que sont les fourreaux, câblages fibre optiques, locaux techniques, pylônes, datacenter, 

Ces ouvrages sont réputés présenter des durées de vie d’au minimum 25 à 30 ans partout dans le monde. Ils représentent environ 55% du coût total de déploiement d’un réseau de télécommunication sur le continent africain. 

Pour autant ces projets ne sont pas toujours traités comme tel et la gestion de ces infrastructures ne relève plus de la compétence des opérateurs historiques dans des marchés ouverts. Des structures nationales se mettent en place pour gérer ce patrimoine et parfois confier sous forme de délégation de service public à des gestionnaires neutres « opérateur d’opérateurs » le soin d’exploiter et de commercialiser des « offres de gros » destinées aux opérateurs de services (mobiles ou fixes). D’autres montages apparaissent avec des structures dont le capital est partagé entre les opérateurs privés et des organismes publics.

 

Ces infrastructures numériques et leur compétitivité contribuent à la croissance du PIB (1/4 de la croissance aux USA, Europe).

 

C.M : Comment ces infrastructures impactent-elles sur l’économie en générale ?

S.L : Ces infrastructures numériques et leur compétitivité contribuent à la croissance du PIB (1/4 de la croissance aux USA, Europe). Ces évolutions vont profondément bouleverser à la fois le marché des télécommunications en Afrique mais également le développement économique (secteur numérique et autres secteurs), l’aménagement du territoire, le développement des services urbains et la modernisation des services publics (E-GOV, E-Santé, E-éducation). L’Afrique est confrontée à de multiples défis de construction de ses infrastructures terrestres numériques, de modernisation de ses services publics, de développement économique (filière liée à l’économie numérique et transformation des autres secteurs de l’économie avec le numérique …) de service universel et d’aménagement numérique de son territoire (couverture des zones rurales, accès des populations au numérique, développement du socle des services urbains connectés « smartcity », gestion des infrastructures de l’internet des objets et de la gestion de la données – datacenter, big data ……).

Pour conclure, les schémas directeurs d’aménagement numérique du territoire peuvent constituer une véritable feuille de route nationale et sous-régionale pour mener à bien la transformation numérique des pays et du continent africain. Il s’agit à la fois de bien définir l’ambition nationale, de décrypter les ambitions des acteurs privés, de fixer le partage de rôle entre les différents acteurs publics, privés, nationaux et territoriaux. Ainsi dynamiser l’économie notamment le secteur numérique, l’attractivité pour les investisseurs mais aussi la modernisation des services publics en offrant aux populations des perspectives nouvelles.

 

Propos recueillis par Mohamadou DIALLO

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