Et si l’intelligence artificielle réalisait enfin ce que vingt ans de transformation numérique n’ont jamais totalement réussi : rapprocher durablement ceux qui conçoivent la technologie et ceux qui l’utilisent ?
C’est le message fort porté par Mehdi Houas, nouveau président de Numeum, et Emmanuel Sardet, président du Cigref, lors de l’Assemblée générale du Cigref. Face à la déferlante de l’IA générative, les deux dirigeants appellent à rompre avec les logiques de silos et à bâtir un véritable pacte de confiance entre fournisseurs et grandes organisations utilisatrices.
L’intelligence artificielle rebat les cartes
Pendant des années, clients et fournisseurs ont entretenu une relation parfois marquée par la négociation permanente : maîtrise des coûts, dépendances technologiques, équilibre contractuel ou partage des risques. Mais l’IA change radicalement la nature du dialogue. « Ceux qui comprennent la technologie doivent comprendre les métiers et ceux qui comprennent les métiers doivent comprendre la technologie », résume Mehdi Houas. Pour lui, l’accélération technologique est telle que les deux univers n’ont désormais plus d’autre choix que d’avancer ensemble. L’époque où la technologie pouvait être pensée indépendamment des usages touche à sa fin. L’IA s’invite désormais au cœur des modèles d’affaires, de l’organisation du travail, de la gouvernance et de la stratégie des entreprises. L’enjeu n’est plus simplement de déployer de nouvelles solutions numériques. L’enjeu est de transformer l’économie.
Une ambition commune : créer plus de valeur en Europe
Au-delà des différences historiques entre le Cigref et Numeum, une conviction semble désormais les rassembler : l’Europe doit retrouver une ambition offensive. Pour Emmanuel Sardet, la priorité n’est plus uniquement la transformation numérique mais la création de valeur. « Notre premier objectif commun est de créer de la valeur », affirme-t-il, appelant à construire des mécanismes permettant ensuite un partage équilibré des bénéfices entre les différents acteurs de l’écosystème. Le message est clair : alors que les géants américains captent l’essentiel de la valeur créée par l’économie numérique mondiale, l’Europe ne peut plus se contenter d’être un marché de consommateurs ou un simple régulateur. Elle doit redevenir un territoire d’innovation, de croissance et de création de champions. Cette volonté de passer de la défensive à la conquête constitue sans doute l’un des enseignements majeurs de cet échange.
Une « troisième voie » européenne de l’IA
Face à la domination américaine et à la montée en puissance chinoise, Mehdi Houas défend l’idée d’une « troisième voie ». Une voie qui ne serait ni celle du laisser-faire technologique ni celle du contrôle excessif, mais celle d’une intelligence artificielle alignée sur les valeurs européennes. Humanisme, inclusion, transparence, responsabilité et partage constituent selon lui les fondements de cette approche. L’objectif n’est pas uniquement de développer des technologies performantes. Il s’agit également de construire un cadre de confiance capable de favoriser leur adoption à grande échelle tout en préservant les principes qui fondent les démocraties européennes. Une vision qui fait écho aux débats actuels sur la souveraineté numérique, l’IA responsable et la compétitivité de l’Europe.
Pour la première fois, clients et fournisseurs vivent la même transformation
L’une des observations les plus marquantes formulées par Mehdi Houas concerne la nature même de la révolution en cours. « C’est la première fois que nous avons une technologie qui transforme à la fois le client et le fournisseur. » Jusqu’ici, les innovations numériques étaient principalement déployées chez les utilisateurs. L’IA, elle, bouleverse simultanément les éditeurs de logiciels, les ESN, les hyperscalers, les intégrateurs et les entreprises clientes. Tout le monde réapprend son métier.
Tout le monde redéfinit ses modèles économiques. Tout le monde doit développer de nouvelles compétences. Cette situation inédite crée une communauté d’intérêts nouvelle entre les acteurs de l’écosystème numérique. Et elle impose davantage de dialogue, de transparence et de coopération.
La transparence devient une exigence stratégique
La complexité croissante des chaînes de valeur de l’IA est un autre sujet de préoccupation. Une simple fonctionnalité intégrée dans une application métier peut désormais mobiliser plusieurs couches technologiques : infrastructures cloud, modèles de langage, bibliothèques d’agents intelligents et partenaires tiers. Pour les grandes organisations, il devient de plus en plus difficile de comprendre où se crée la valeur, où se situent les risques et quelles dépendances émergent. Le Cigref appelle donc à un changement de paradigme. La confiance ne pourra se construire qu’à travers davantage de transparence sur les architectures, les feuilles de route technologiques, les risques de sécurité et les évolutions attendues des solutions. Dans l’économie de l’IA, la transparence devient un avantage concurrentiel.
Ne pas sacrifier une génération
L’autre sujet sensible abordé lors de cet échange concerne l’emploi des jeunes diplômés. Les deux dirigeants rejettent l’idée selon laquelle l’automatisation justifierait une diminution des recrutements juniors. Pour Mehdi Houas, une telle stratégie constituerait une erreur historique. Les tâches confiées hier aux débutants sont certes de plus en plus automatisées.
Mais ce ne sont pas les jeunes qu’il faut remettre en question. Ce sont les organisations elles-mêmes qui doivent évoluer. L’IA impose de repenser les parcours d’apprentissage, les mécanismes de transmission des compétences et les méthodes de formation. Car la génération qui arrive sur le marché du travail sera précisément celle qui construira les usages numériques de demain.
Cybersécurité : la confiance ou la vulnérabilité
Enfin, Cigref et Numeum identifient la cybersécurité comme un terrain privilégié de coopération. Dans un environnement où les attaques deviennent plus sophistiquées et plus rapides, la sécurité ne peut plus être considérée comme une responsabilité individuelle. Les grandes organisations attendent davantage de transparence de leurs partenaires sur les vulnérabilités, les incidents et les menaces émergentes. Inversement, les fournisseurs souhaitent disposer d’un dialogue plus fluide avec leurs clients pour identifier les risques plus tôt et y répondre plus efficacement. Là encore, la confiance apparaît comme une condition de résilience collective.
De la parole aux actes
Au fil des échanges, une idée s’est imposée. Le débat n’oppose plus les clients aux fournisseurs.
Le véritable défi consiste désormais à savoir comment l’ensemble de l’écosystème européen peut créer davantage de valeur grâce à l’IA, tout en maîtrisant les risques qu’elle engendre. Dans un contexte de compétition mondiale exacerbée, les présidents du Cigref et de Numeum semblent partager la même conviction : la compétitivité européenne dépendra moins de la performance individuelle de ses acteurs que de leur capacité à coopérer. Et si la véritable rupture de l’intelligence artificielle n’était finalement pas technologique mais culturelle ? Pour la première fois, fournisseurs, éditeurs, intégrateurs et grandes entreprises comprennent qu’ils naviguent dans le même bateau. Reste désormais à transformer cette prise de conscience en résultats concrets.



