Anne Bouverot, Lionel Chaine et Nat Ives de NVIDIA : l’Europe a tous les ingrédients pour réussir sa révolution IA

Lors de l’Assemblée générale publique du Cigref (14 octobre 2026 à Paris), un échange de haut niveau a réuni Anne Bouverot (École normale supérieure et présidente du Conseil national de l’IA), Lionel Chaine (DSI de Bpifrance et administrateur du Cigref) et Nat Ives (Directeur Enterprise chez NVIDIA France). Au cœur des débats : la place de l’Europe dans la nouvelle économie de l’intelligence artificielle, les conditions de sa souveraineté numérique et la transformation profonde des entreprises à l’ère des agents IA.

L’Europe dispose déjà de nombreux atouts

Pour Nat Ives, l’Europe et particulièrement la France ne partent pas de zéro dans la course mondiale à l’intelligence artificielle. Bien au contraire. Le dirigeant de NVIDIA a rappelé que la construction d’un écosystème IA repose sur plusieurs couches : l’énergie, les centres de données, les infrastructures industrielles, les modèles et enfin les applications. Sur plusieurs de ces dimensions, l’Europe dispose déjà d’avantages stratégiques. La France bénéficie notamment d’une électricité décarbonée et abondante grâce à son parc nucléaire, un atout majeur alors que les besoins énergétiques des centres de calcul explosent. L’Europe peut également s’appuyer sur des champions industriels essentiels à la chaîne de valeur mondiale des semi-conducteurs, qu’il s’agisse des équipements de lithographie, des composants optiques ou des infrastructures numériques. Pour autant, Nat Ives reconnaît que le continent accuse encore un retard dans certains segments critiques, notamment la production de puces avancées et le financement massif des nouvelles infrastructures IA. Selon lui, le véritable défi réside désormais dans la capacité à mobiliser les capitaux nécessaires pour accompagner une révolution industrielle dont les besoins d’investissement se chiffrent désormais en milliards d’euros.

La donnée, véritable trésor des entreprises européennes

Lionel Chaine estime que le débat ne peut se limiter aux seules infrastructures. Le DSI de Bpifrance a ajouté une couche supplémentaire à cette représentation de l’écosystème IA : celle de la connaissance et de la donnée. Selon lui, les entreprises européennes disposent déjà d’un actif considérable, souvent sous-exploité : leurs bases de connaissances, leurs données métier et leur savoir-faire accumulé depuis des décennies. « Nous avons des trésors de connaissances et de données », a-t-il souligné, estimant que ces ressources constituent le véritable gisement de valeur de l’économie de l’IA.

Pour Lionel Chaine, les modèles sont désormais suffisamment matures pour permettre des gains immédiats de productivité. Il cite notamment les modèles européens comme Mistral, qui offrent déjà des capacités permettant d’automatiser de nombreux processus métiers. La priorité consiste donc moins à attendre l’arrivée des technologies parfaites qu’à structurer et valoriser les données existantes afin de transformer rapidement les organisations.

Souveraineté : au-delà du slogan, un enjeu économique

Anne Bouverot a apporté une perspective plus stratégique et de long terme.

Selon elle, le débat sur la souveraineté ne doit pas être réduit à une opposition idéologique entre l’Europe, les États-Unis et la Chine. La véritable question porte sur la capacité des entreprises européennes à préserver leur autonomie économique, technologique et sécuritaire dans un environnement où les capacités IA les plus avancées sont aujourd’hui concentrées entre quelques acteurs mondiaux. Pour l’ancienne dirigeante du secteur numérique, l’Europe doit simultanément investir dans ses infrastructures, renforcer ses capacités de calcul et développer ses propres modèles de pointe.

Certes, des modèles spécialisés adaptés à des secteurs comme la banque, l’aéronautique ou l’industrie sont nécessaires. Mais ils ne suffisent pas. Anne Bouverot estime que l’Europe a également besoin de disposer de modèles de frontière capables de rivaliser avec les meilleures technologies mondiales. À défaut, le continent risquerait d’être dépendant pour des fonctions devenant progressivement critiques dans des domaines tels que la cybersécurité, la robotique avancée, la recherche ou encore la défense économique. « Ce n’est pas seulement une question de souveraineté, c’est une question de valeur économique et de sécurité pour nos entreprises », résume-t-elle.

Open source : une opportunité stratégique pour l’Europe

Interrogé sur la construction d’une IA de confiance en Europe, Nat Ives a mis en avant le rôle central des modèles ouverts. Pour le responsable de NVIDIA, l’open source représente une voie particulièrement adaptée aux ambitions européennes. Elle permet aux organisations de développer des systèmes davantage alignés avec leurs besoins métiers, leurs contraintes réglementaires et leurs valeurs. Cette approche favorise également l’innovation collaborative et réduit la dépendance à quelques fournisseurs dominants. Dans cette perspective, l’enjeu ne consiste pas uniquement à disposer d’infrastructures souveraines, mais aussi à créer les conditions d’une adoption massive, responsable et maîtrisée de l’intelligence artificielle par les entreprises et les administrations.

Ne pas attendre l’écosystème parfait pour agir

Sur un point, les trois intervenants convergent : les entreprises ne peuvent plus se permettre d’attendre.

Pour Lionel Chaine, la création de valeur doit commencer dès maintenant. L’intelligence artificielle générative et les agents autonomes ouvrent des perspectives considérables en matière de productivité, de qualité de service et d’efficacité opérationnelle. Le véritable chantier réside dans la transformation des processus eux-mêmes. « Il ne suffit pas d’ajouter de l’IA aux tâches existantes. Il faut repenser les processus autour de l’IA », explique-t-il. Cette transformation ne concerne pas uniquement l’informatique. Elle touche l’ensemble des métiers, des modes d’organisation et même parfois les modèles économiques des entreprises. Les futurs collaborateurs numériques, sous forme d’agents capables d’agir de manière autonome, viendront compléter les équipes humaines. La responsabilité finale demeurera humaine, mais les capacités opérationnelles des organisations seront profondément augmentées.

L’IA, désormais un sujet de conseil d’administration

L’un des enseignements majeurs de la discussion concerne l’évolution du rôle des dirigeants et des administrateurs.

Pour Anne Bouverot, l’intelligence artificielle n’est plus un simple sujet technologique. Elle est devenue un sujet de stratégie d’entreprise. L’IA pose des questions fondamentales : comment évolueront les marchés ? Quels nouveaux concurrents émergeront ? Quels nouveaux services pourront être proposés ? Comment renforcer la relation avec les clients ? Ces interrogations relèvent désormais du comité exécutif et du conseil d’administration. Lionel Chaine constate d’ailleurs une évolution rapide du rôle des DSI. Longtemps concentrés sur les infrastructures et la performance opérationnelle, ils deviennent aujourd’hui des acteurs clés de la réflexion stratégique. Le Cigref travaille d’ailleurs avec l’Institut Français des Administrateurs (IFA) afin de faciliter le dialogue entre les spécialistes de la technologie et les membres des conseils d’administration, encore peu familiers du langage de l’IA et des enjeux numériques les plus avancés.

Passer d’une logique de productivité à une logique de création de valeur

En conclusion, Nat Ives a lancé un appel aux entreprises européennes : ne pas réduire l’intelligence artificielle à une simple recherche d’efficacité. Pour lui, la révolution actuelle doit permettre à l’Europe de créer davantage de valeur économique, à l’image de ce qu’ont accompli les géants numériques américains au cours des vingt dernières années. L’enjeu n’est pas seulement d’automatiser les processus ou de réduire les coûts. Il s’agit de faire émerger de nouveaux leaders, de nouveaux marchés et de nouvelles capacités d’innovation. « La question n’est pas seulement celle de la productivité. La question est celle de la création de valeur », a-t-il insisté. Une conviction largement partagée par les trois intervenants : l’avenir numérique de l’Europe dépendra autant de ses investissements technologiques que de sa capacité à transformer ses organisations, ses modèles économiques et sa vision stratégique de l’innovation.