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Prospective 2035 : entre IA, quantique et cybersécurité, la bataille mondiale pour la souveraineté numérique est engagée

À l’occasion de la 11e Journée de la Transition numérique, les experts ont dressé un constat sans concession : la compétition technologique mondiale s’intensifie et redessine déjà les rapports de force géopolitiques. Entre domination américaine dans l’innovation, montée en puissance chinoise, dépendances européennes et explosion des risques cyber, la maîtrise des technologies stratégiques devient un enjeu majeur de souveraineté.

Réunis le 5 novembre 2026 dans le cadre de la 11e Journée de la Transition numérique consacrée à la « Prospective 2035 du numérique », Henri D’Agrain, délégué général du Cigref et membre de la Commission supérieure du numérique et des postes, Johanna Brousse, vice-procureure, cheffe de la section de lutte contre la cybercriminalité au parquet de Paris et auteure de Cybercombattante, ainsi que Marc Watin-Augouard, fondateur du Forum International de la Cybersécurité (FIC), ont partagé leur vision des mutations qui façonneront la prochaine décennie. Les débats étaient animés par Wladimir Taranoff, responsable pédagogique du MBA DMB.

Penser 2035 pour agir dès aujourd’hui

Pour Henri D’Agrain, la prospective n’a pas vocation à prédire l’avenir mais à préparer les organisations aux ruptures qui se dessinent. Les travaux menés par le Cigref depuis plusieurs années explorent différents scénarios afin de permettre aux décideurs publics et privés d’anticiper les transformations induites par l’intelligence artificielle, le calcul quantique, les télécommunications, les technologies spatiales ou encore les infrastructures numériques critiques. Ces technologies ne peuvent plus être analysées isolément. Elles forment désormais un continuum stratégique dans lequel la maîtrise de la donnée, du cloud, des infrastructures et des capacités de calcul conditionne la puissance économique et politique des États.

Les dépendances technologiques, talon d’Achille de l’Europe

L’un des messages les plus forts de la rencontre concerne la dépendance croissante des nations aux infrastructures et ressources stratégiques contrôlées par quelques puissances. Selon Henri D’Agrain, les semi-conducteurs, les terres rares, les câbles sous-marins, les satellites, les centres de données ou encore les plateformes cloud constituent désormais les fondations de la souveraineté numérique mondiale. Or, l’Europe a progressivement perdu du terrain dans plusieurs de ces domaines. La part européenne dans la production mondiale de semi-conducteurs est ainsi passée d’environ 30 % à près de 10 %, malgré les ambitions affichées par l’European Chips Act. Cette situation crée de nouvelles vulnérabilités géopolitiques à l’heure où la technologie devient un instrument de puissance comparable à l’énergie ou aux ressources naturelles.

« Les États-Unis innovent, l’Europe régule, la Chine copie »

Au cours des échanges, Henri D’Agrain a rappelé une formule devenue célèbre dans les milieux du numérique :

« Les États-Unis innovent, l’Europe régule, la Chine copie. »

Derrière cette formule provocatrice se cache une lecture des stratégies adoptées par les grandes puissances technologiques. Les États-Unis concentrent l’essentiel de l’innovation mondiale grâce à leurs géants technologiques et à des investissements massifs dans l’intelligence artificielle. L’Europe privilégie l’encadrement des usages à travers des réglementations ambitieuses. Quant à la Chine, longtemps perçue comme une puissance de rattrapage, elle est désormais engagée dans une logique de conquête technologique visant à réduire ses propres dépendances et à imposer ses standards à l’échelle internationale. Les discussions ont également mis en évidence l’influence grandissante de Pékin dans la gouvernance de l’intelligence artificielle, alors que les États-Unis et la Chine dominent aujourd’hui largement la course mondiale à l’IA.

La cybercriminalité change d’échelle avec l’IA

Pour Johanna Brousse, l’intelligence artificielle marque une nouvelle étape dans l’évolution de la criminalité numérique. La magistrate a décrit une véritable « cyberisation du crime », dans laquelle les outils numériques deviennent accessibles à des profils de plus en plus variés. Deepfakes, campagnes de désinformation, cyberattaques automatisées ou encore usurpations d’identité bénéficient désormais de capacités amplifiées par l’IA. Au-delà des cyberattaques traditionnelles, les menaces concernent désormais l’espionnage économique, le sabotage d’infrastructures sensibles ou encore les opérations d’influence destinées à déstabiliser des institutions publiques. La vice-procureure a également soulevé la question de la responsabilité des fournisseurs de modèles d’intelligence artificielle lorsque les mécanismes de protection se révèlent insuffisants.

Quantique : l’urgence de préparer l’après-chiffrement

Autre sujet majeur : le calcul quantique. Pour Marc Watin-Augouard, la transition vers des mécanismes de chiffrement post-quantique est devenue une priorité stratégique. Les échéances se rapprochent rapidement et plusieurs programmes internationaux ont déjà avancé leurs calendriers afin d’anticiper l’arrivée de capacités de calcul susceptibles de remettre en cause les systèmes cryptographiques actuels. L’enjeu dépasse largement le cadre technique. Il concerne la protection des données sensibles, des transactions financières, des infrastructures critiques et des communications gouvernementales.

L’IA devient aussi une arme de défense

Face à l’accélération des menaces, les experts ont toutefois rappelé que l’intelligence artificielle constitue également un formidable levier de cybersécurité. Les modèles avancés permettent d’identifier les vulnérabilités plus rapidement, de générer des correctifs, d’automatiser certaines opérations réalisées dans les centres opérationnels de sécurité (SOC) et d’améliorer les capacités de détection des attaques. Cette évolution apparaît essentielle alors que le délai entre la découverte d’une faille et son exploitation par les cybercriminels s’est considérablement réduit ces dernières années.

Investissements massifs et course mondiale à l’IA

Les débats ont également porté sur les sommes colossales mobilisées pour soutenir la révolution de l’intelligence artificielle.

Selon les estimations citées par Henri D’Agrain, les investissements américains dans les infrastructures dédiées à l’IA pourraient atteindre plusieurs centaines de milliards de dollars par an avant la fin de la décennie. Cette frénésie d’investissements témoigne de l’importance stratégique accordée à l’IA, mais soulève également des interrogations quant à la soutenabilité économique du modèle et à sa capacité à générer les revenus nécessaires pour justifier de tels montants.

L’Afrique face à une opportunité historique

Pour les pays africains, les enseignements de cette prospective sont particulièrement riches. Alors que le continent accélère sa transformation numérique, les enjeux de souveraineté des données, de cybersécurité, d’infrastructures numériques et d’intelligence artificielle deviennent déterminants. Dans un monde marqué par une concurrence technologique accrue entre grandes puissances, l’Afrique dispose d’une opportunité unique : construire sa souveraineté numérique en s’appuyant sur des partenariats équilibrés, des infrastructures résilientes et le développement de compétences locales. Une certitude ressort de cette table ronde : à l’horizon 2035, la puissance des nations dépendra autant de leur capacité à maîtriser les technologies numériques que de leur aptitude à réduire leurs dépendances stratégiques. La bataille pour la souveraineté numérique est déjà engagée.

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Interview de Minayegnan Coulibaly, DG du GIM-UEMOA. Voir sur YouTube ↗