Audrey Limery : « L’IA ne deviendra un levier de développement pour les Outre-mer que si nous créons de la valeur avec elle »

À l’occasion des Rencontres du Pôle Outre-mer de France Télévisions consacrées à l’intelligence artificielle, Audrey Limery, experte en data, intelligence artificielle et entrepreneure martiniquaise, a livré une réflexion de fond sur les enjeux de l’IA pour les territoires ultramarins. Son message est clair : adopter l’IA est une étape, mais construire une véritable économie de l’IA en est une autre.

Au-delà de l’effet de mode

L’intelligence artificielle est partout. Elle transforme déjà les organisations, les métiers et les modes de décision. Pourtant, pour Audrey Limery, la question centrale ne réside pas dans l’utilisation des outils, mais dans la place que les Outre-mer souhaitent occuper dans cette révolution technologique.

« Utiliser une technologie que l’on n’a pas conçue permet déjà de générer de la valeur. Mais il existe une différence entre utiliser une technologie, transformer une organisation grâce à cette technologie et participer à l’économie qu’elle crée », a-t-elle expliqué.

Aujourd’hui, de nombreuses entreprises utilisent ChatGPT, Claude ou d’autres assistants génératifs. Elles gagnent du temps, automatisent certaines tâches et améliorent leur productivité. Ces bénéfices sont indéniables. Toutefois, selon l’experte, cela ne suffit pas à faire de l’IA un véritable moteur de développement économique pour les territoires ultramarins.

Adopter l’IA ne garantit pas le développement

La conférencière a posé une question fondamentale : si demain toutes les entreprises, administrations et collectivités ultramarines utilisaient l’IA, mais que les emplois qualifiés, les entreprises technologiques et les opportunités économiques continuaient à se développer ailleurs, pourrait-on réellement parler de développement ?

Sa réponse est nuancée.

Oui, l’IA constitue déjà un levier de transformation lorsqu’elle améliore la productivité ou la qualité des services. Mais non, cette seule adoption ne permet pas d’exploiter tout le potentiel de la révolution en cours. Pour cela, il faut être capable de développer des compétences, de créer des entreprises innovantes, de générer des emplois durables et de capter une partie de la valeur économique produite par l’IA.

« Notre véritable défi n’est pas seulement d’adopter l’intelligence artificielle. Il est de construire notre capacité à créer de la valeur avec elle », a-t-elle insisté.

La donnée, première richesse de l’IA

Forte de seize années d’expérience au Royaume-Uni et aux États-Unis dans les domaines de la data science, du machine learning et de la gouvernance des données, Audrey Limery a observé que les difficultés des entreprises sont souvent moins technologiques qu’organisationnelles.

Selon elle, de nombreuses organisations collectent d’importants volumes de données sans parvenir à les transformer rapidement en informations utiles pour la prise de décision. Dans les entreprises les plus matures, la donnée n’est plus considérée comme un simple sujet informatique, mais comme un actif stratégique.

Cette vision change profondément la question que doivent se poser les dirigeants. Au lieu de se demander quel outil acheter, ils doivent identifier les capacités nécessaires pour atteindre leurs objectifs économiques.

« L’IA n’est pas une stratégie en soi. C’est une technologie qui doit servir une stratégie », a-t-elle rappelé.

Partir des problèmes avant de choisir la technologie

L’un des messages forts de son intervention concerne la tendance actuelle à vouloir intégrer l’intelligence artificielle partout, parfois sans réflexion préalable.

Pour l’entrepreneure, la démarche devrait être inverse : commencer par identifier les problèmes concrets à résoudre, puis déterminer si l’IA constitue réellement la meilleure réponse.

Elle a illustré son propos par l’exemple d’une entreprise confrontée à des difficultés de gestion des stocks. Avant d’investir dans une solution d’IA prédictive, encore faut-il savoir si le problème provient réellement des prévisions, des fournisseurs ou simplement de données peu fiables.

« La question n’est pas de savoir à quel point notre IA est sophistiquée. La question est de savoir quel problème elle résout et quels résultats elle produit », a-t-elle résumé.

Les Outre-mer, des laboratoires d’innovation

Loin de considérer les territoires ultramarins uniquement sous l’angle des contraintes, Audrey Limery les décrit comme de véritables espaces d’innovation.

Elle a cité plusieurs exemples de projets développés dans les territoires :

  • des systèmes de détection précoce des incendies en Nouvelle-Calédonie ;
  • des solutions d’agriculture intelligente en Guadeloupe ;
  • des programmes utilisant l’IA et l’imagerie satellitaire pour le suivi des forêts en Guyane ;
  • des projets de santé augmentée à La Réunion ;
  • des initiatives d’observation de la biodiversité marine à Mayotte ;
  • des recherches sur la prévision des échouements de sargasses en Martinique.

Pour elle, ces exemples démontrent que l’IA peut répondre à des besoins locaux tout en générant des opportunités à l’international. Mais une expérimentation réussie ne suffit pas. Il faut ensuite financer, industrialiser, commercialiser et trouver des marchés.

Gouvernance, stratégie et leadership

L’experte a identifié trois piliers essentiels pour réussir la transformation par l’IA : la stratégie, la gouvernance des données et le leadership.

Les projets d’IA doivent être alignés sur les objectifs de l’organisation, reposer sur des données fiables et être portés par des dirigeants capables de faire dialoguer experts métiers, informaticiens et spécialistes de la donnée.

Elle a également alerté sur un phénomène de plus en plus fréquent : les collaborateurs adoptent souvent des outils d’IA avant même que les entreprises n’aient défini les règles d’utilisation, les cadres éthiques ou les mécanismes de protection des données.

« L’IA n’est pas seulement une question de technologie. C’est une question de stratégie, d’organisation, de compétences et de culture », a-t-elle souligné.

Construire une véritable filière IA

Au-delà de la formation des utilisateurs, Audrey Limery estime que les Outre-mer doivent structurer une véritable filière économique de l’intelligence artificielle.

Elle distingue quatre niveaux complémentaires :

  1. Les utilisateurs capables de se servir efficacement des outils d’IA ;
  2. Les professionnels qui les intègrent dans les organisations ;
  3. Les experts qui conçoivent et développent les solutions ;
  4. Les entrepreneurs capables de transformer ces compétences en produits, services et entreprises.

Selon elle, former des milliers de personnes à l’IA ne suffira pas si les territoires ne développent pas simultanément des entreprises, des projets, des financements et des débouchés économiques capables de valoriser ces compétences.

Une promesse à transformer en résultats

En conclusion, Audrey Limery a répondu à la question centrale de la rencontre : l’intelligence artificielle est-elle déjà un levier de développement pour les Outre-mer ou seulement une promesse ?

Pour elle, la réponse est double.

L’IA est déjà une réalité. Des entreprises innovent, des projets se développent, des formations émergent et de nouvelles collaborations voient le jour. Mais elle reste aussi une promesse dont la concrétisation dépendra des choix collectifs opérés aujourd’hui.

« Les Outre-mer n’ont pas besoin d’attendre que toutes les conditions soient réunies pour prendre leur place dans cette transformation. Mais ils doivent se donner les moyens d’y participer pleinement », a-t-elle conclu.

Car au fond, l’enjeu n’est pas seulement de savoir si les territoires ultramarins sont prêts à utiliser l’intelligence artificielle. La véritable question est de déterminer quelle place ils souhaitent occuper dans l’économie mondiale que l’IA est en train de construire. En définitive, les réalités, les défis et les besoins des territoires ultramarins et africains sont bien réels. Ils appellent aujourd’hui des réponses concrètes, fondées sur la coopération, l’innovation et le partage d’expériences.

Les Outre-mer français et l’Afrique font face à de nombreuses problématiques communes en matière d’inclusion numérique, de connectivité, de développement des compétences et de transformation économique.

Dès lors, une question s’impose : à quand la construction de véritables passerelles entre ces deux géographies, riches de complémentarités et d’opportunités mutuelles ? C’est sans doute dans ce rapprochement que réside l’une des clés d’un développement numérique plus inclusif et plus durable.