David Krieff (Cigref) : « L’IA et les plateformes nous obligent à repenser notre autonomie stratégique »

Et si l’enjeu majeur de la transformation numérique n’était plus la technologie elle-même, mais la capacité des organisations à garder la main sur leur avenir ? À travers le Rapport d’Orientation Stratégique 2026, présenté, le 14 octobre 2026, lors de son Assemblée Générale annuelle, le Cigref explore plusieurs scénarios d’évolution du numérique mondial. Pour David Krieff, DSI du Groupe ADP et vice-président du Cigref, cette démarche prospective vise avant tout à aider les décideurs à anticiper les dépendances futures et à préserver leur autonomie dans un monde façonné par l’IA, les plateformes et les grands écosystèmes technologiques.

Pour les entreprises comme pour les institutions publiques, l’enjeu est triple : créer de la valeur grâce à l’innovation, en préserver une part juste au sein de l’organisation, et maintenir notre capacité à continuer à créer cette valeur demain. Renoncer aux opportunités offertes par les nouvelles technologies serait une erreur. Mais les adopter sans discernement peut conduire à de nouvelles formes de dépendance.

C’est précisément l’objet du Rapport d’Orientation Stratégique 2026 du Cigref : explorer plusieurs futurs numériques possibles afin d’aider les organisations à prendre dès aujourd’hui des décisions robustes face à l’incertitude. Le rapport identifie quatre grands scénarios d’évolution du numérique mondial, marqués par des formes variées de fragmentation, de coopération ou de concentration du pouvoir technologique. Plutôt que de prédire l’avenir, cette démarche prospective invite à tester la résilience de nos stratégies face à différents futurs plausibles.

De l’IA à la dépendance technologique

Trois grandes tensions structurent particulièrement notre réflexion. La première concerne l’intelligence artificielle, qui pourrait réduire considérablement les coûts de production du logiciel tout en accroissant, paradoxalement, les coûts d’acquisition ou de dépendance à certaines solutions. Cette évolution oblige les organisations à réinterroger l’équilibre entre ce qu’elles achètent et ce qu’elles choisissent de maîtriser ou de développer elles-mêmes.

La deuxième tension concerne la relation avec les clients. Les agents IA ouvrent des perspectives inédites en matière de personnalisation et de nouveaux services, mais ils peuvent aussi devenir des intermédiaires qui contrôlent la manière dont les offres sont présentées et comparées. Dans ce contexte, la capacité des entreprises à préserver leur différenciation, leur marque et leur lien direct avec les utilisateurs devient un enjeu stratégique majeur.

Enfin, la troisième tension touche à la dépendance technologique. Les infrastructures cloud, les plateformes numériques et les grands écosystèmes technologiques ont permis des gains considérables en matière d’innovation et d’échelle. Cependant, ils créent également de nouvelles vulnérabilités et concentrent certains risques. L’objectif n’est pas de rechercher l’autarcie numérique, qui serait illusoire, mais de choisir consciemment les dépendances que nous acceptons et celles que nous souhaitons éviter.

La prospective permet alors de tester nos choix actuels à l’aune de différents scénarios futurs. Une clause contractuelle, une architecture technique ou une décision d’externalisation peuvent sembler pertinentes aujourd’hui, mais le resteront-elles dans un environnement où quelques acteurs domineraient l’ensemble des infrastructures numériques ? Cette réflexion aide les organisations à identifier les compétences stratégiques qu’elles doivent préserver et les marges de manœuvre qu’elles souhaitent conserver.

Au-delà des entreprises prises individuellement, le Cigref rappelle également l’importance de l’action collective. Les grands utilisateurs, les pouvoirs publics et les fournisseurs technologiques contribuent ensemble à façonner le futur numérique. Si nul ne peut prédire avec certitude le monde de 2040, les décisions prises aujourd’hui détermineront notre capacité à créer de la valeur, à préserver notre autonomie et à construire un numérique au service de l’intérêt général.  La prospective ne consiste pas seulement à préparer l’avenir. Elle permet surtout de conserver les moyens de le construire.