Ce que vingt-huit ans de télécoms, de poste et de paiements m’ont appris sur l’Afrique que nous construisons
Je me souviens du silence dans la salle.
J’avais dit cette phrase presque sans préméditation, devant un auditoire international qui, une fois de plus, mesurait nos postes africaines à l’aune des géants de la logistique mondiale. « Ne nous demandez pas d’être des Amazon ici en Afrique. »
Ce n’était ni un aveu de faiblesse, ni un renoncement. C’était le contraire : la revendication tranquille d’une trajectoire propre. Depuis, cette phrase me suit. On me la cite, on me la conteste, on me la réclame. Elle est devenue, malgré moi, une signature.
Je voudrais raconter d’où elle vient. Parce qu’elle ne vient pas d’une intuition. Elle vient d’un parcours.
1. Les premières recrues
Tout commence à Abidjan, à la fin des années 1990.
J’ai eu la chance rare d’être parmi les toutes premières recrues d’un opérateur de téléphonie mobile naissant — Access Telecom, du groupe Loteny. Nous ne vendions pas un produit. Nous vendions une idée que personne n’avait encore : que l’on pouvait parler à quelqu’un sans fil, sans ligne, sans attendre trois ans un raccordement.
Nous allions sur les marchés. Nous expliquions la recharge prépayée à des commerçantes qui n’avaient jamais eu de compte bancaire. Nous apprenions, sans le savoir, la leçon fondatrice de toute ma vie professionnelle : en Afrique, une technologie ne réussit que si elle épouse un usage social existant. Pas l’inverse.
Puis je suis passé chez Aviso, fournisseur d’accès Internet — le concurrent d’en face. Le modem qui siffle, les premiers cybercafés, les premières adresses e-mail d’une génération. J’ai vu naître la connexion.
Ensuite Orange Côte d’Ivoire, et le passage à une autre échelle : celle des millions d’abonnés, des réseaux de distribution capillaires, de la rigueur industrielle. On y apprend la puissance. On y apprend aussi ses limites.
2. Bangui : apprendre le continent
Vint l’expatriation, en Afrique centrale, avec Atlantique Telecom Group / Moov en République Centrafricaine.
Ce fut, je crois, la rupture la plus formatrice de ma carrière. Quand on quitte Abidjan pour Bangui, on découvre qu’il n’existe pas un marché africain, mais des dizaines de réalités, de langues commerciales, de rapports à l’argent et à la confiance. Ce qui fonctionne à Adjamé ne fonctionne pas mécaniquement à Bangui.
J’y ai désappris le réflexe du modèle importé. Définitivement.
3. Dubaï, 2006 : la leçon du push email
En 2006, je pars aux Émirats Arabes Unis, comme Directeur des ventes Afrique de i-mate PLC, firme britannique installée à Dubaï, équipementier pour opérateurs, alors à la pointe de la messagerie instantanée et du push email — l’e-mail qui arrive tout seul dans votre poche, à une époque où le mot « smartphone » n’existait pratiquement pas.
J’ai vendu du futur. Deux ans durant, j’ai porté vers les opérateurs africains une technologie en avance de plusieurs années sur son marché.
Et j’y ai appris la leçon la plus coûteuse de toutes : la technologie la plus avancée du monde ne vaut rien sans le dernier kilomètre d’appropriation. Le meilleur produit perd toujours contre le produit le mieux adapté. Toujours.
C’est là, à Dubaï, entre les tours de verre et les salles de démonstration, que ma phrase a commencé à s’écrire.
4. L’argent devient donnée
Retour au pays. Je prends la direction de la filiale ivoirienne d’eTranzact, spécialiste des solutions bancaires et de paiement électronique.
Nouveau métier, même intuition. Dans nos économies, le paiement n’est pas d’abord un flux financier : c’est un acte de confiance. Le mobile money ivoirien et ouest-africain n’a pas explosé parce qu’il copiait Visa. Il a explosé parce qu’il a épousé le tissu social — le kiosque du quartier, le commerçant que l’on connaît, la parole donnée.
Nous avions sous les yeux la démonstration africaine la plus éclatante au monde : l’innovation par la contextualisation, pas par la reproduction.
5. La politique publique, puis la Poste
L’État m’appelle ensuite comme Conseiller technique du Ministre en charge des TIC. On passe alors de l’autre côté du miroir : celui où l’on écrit les règles, où l’on arbitre entre l’investissement privé et l’intérêt général, où l’on découvre que le numérique est d’abord une question de souveraineté.
Puis vient La Poste de Côte d’Ivoire. Directeur Général Adjoint, puis Directeur Général à partir de 2016. Quinze années au total, jusqu’en 2026.
Quinze années au chevet d’une institution que beaucoup disaient condamnée. Le courrier s’effondrait, les colis montaient, le e-commerce arrivait, les modèles occidentaux nous étaient présentés comme l’unique horizon.
Nous avons choisi autre chose. Nous avons repris notre métier de logisticien de proximité. Nous avons transformé le guichet en point d’accès aux services publics et financiers. Nous avons numérisé sans nous renier. Nous avons misé sur ce qu’aucune plateforme mondiale ne pourra jamais acheter : un maillage physique du territoire et un capital de confiance centenaire.
C’est ce modèle que je suis allé défendre à la présidence du Conseil d’Administration de l’Union Postale Universelle (2021–2025), au nom de 192 pays. Devant Berne, devant Dubaï, devant le monde postal.
Et c’est là que la phrase est tombée.
6. Ce qu’elle veut vraiment dire
« Ne nous demandez pas d’être des Amazon » ne signifie pas : nous sommes moins ambitieux.
Elle signifie : nous n’avons pas la même mission, donc nous ne pouvons pas avoir le même modèle.
Amazon optimise une transaction. Nous, nous portons un service universel — jusqu’au dernier village, jusqu’au dernier citoyen, y compris là où ce n’est pas rentable. Amazon repose sur l’adresse normalisée, la carte bancaire et l’échelle continentale. Nous opérons dans des géographies sans adressage complet, avec des populations largement non bancarisées, dans des économies où la confiance se construit de visage à visage.
Nous demander d’être Amazon, c’est nous demander de perdre une course que nous n’avions aucune raison de courir.
L’alternative n’est pas le retard. L’alternative, c’est le modèle africain : hyper-local, adossé à la confiance, frugal en capital, riche en relation humaine. Et, disons-le, souvent plus innovant dans l’usage que ce que produisent les laboratoires du Nord.
7. Aujourd’hui : réguler l’avenir
Depuis 2026, je siège au Conseil de Régulation de l’ARTCI, nommé par décret présidentiel pour un mandat courant jusqu’en 2032. J’y suis rapporteur de trois priorités qui résument, presque trop bien, tout ce parcours : la 5G et les technologies émergentes, les plateformes numériques et les OTT, et la modernisation postale et le service universel.
Je préside par ailleurs le Conseil d’administration de la CPEAO/WAPCO, qui réunit seize États d’Afrique de l’Ouest.
Mon obsession n’a pas changé depuis le premier jour, sur un marché d’Abidjan, une carte de recharge à la main. Comment faire en sorte que la technologie serve réellement ceux pour qui elle est censée être faite ?
Je reste passionnément attaché à l’innovation, à l’intelligence artificielle, aux infrastructures de demain. Mais je crois profondément qu’une technologie n’a de valeur que par l’humanité qu’elle sert. C’est ce que la sagesse mandingue appelle le môgôya : l’humanité accomplie, ce dépôt collectif que chacun reçoit et doit transmettre augmenté.
Vingt-six ans de télécoms, d’Internet, de paiements et de poste m’ont conduit à une conviction simple :
Nous n’avons pas à devenir quelqu’un d’autre pour réussir. Nous avons à devenir pleinement nous-mêmes.
Et vous, dans votre secteur — quel modèle importé avez-vous cessé de copier pour enfin construire le vôtre ?
Isaac GNAMBA-YAO
Membre du Conseil de Régulation de l’ARTCI
Président du Conseil d’administration de la CPEAO/WAPCO (Cycle 2026-2028)
Ex-Président du Conseil d’Administration de l’Union Postale Universelle (Cycle 2021-2025)





