Juge Charmant Ouidodjiché : « Aucun système de lutte préconçu ne peut venir à bout de la cyberarnaque »

Après ses travaux de recherche ayant porté sur la mise en œuvre de l’enquête financière et patrimoniale en matière d’infractions économiques dans le cadre de sa formation à l’Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature (2017-2020), le magistrat trentenaire Charmant Rovinis Ouidodjiché décide de documenter l’univers de la cybercriminalité à travers son premier essai intitulé « Jeunesse ouest-africaine et cyberarnaque : un dévoiement incoercible ? » Analyse du fléau et motivations.

Propos recueillis par : Michaël Tchokpodo

Cio Mag : La cyberarnaque n’est pas un phénomène nouveau sous nos tropiques. Pourquoi est-il maintenant devenu nécessaire pour vous de la documenter, et surtout à l’échelle africaine ?

Charmant Rovinis Ouidodjiché : Effectivement, la cyberarnaque n’est pas un phénomène nouveau sous nos cieux. Le besoin d’écrire cet essai est né de certains constats. D’abord, plusieurs pays de l’Afrique occidentale sont souvent indexés lorsqu’on pense à l’origine des cyberescrocs ou cyberarnaqueurs dans le monde. Cette tendance s’accentue tandis que peu de voix s’élèvent dans cette partie du monde pour dénoncer le fléau.

Ensuite, il y a le semblant d’accalmie noté relativement aux crimes rituels et sacrifices humains et qui fait croire à tort, à nombre de citoyens, que le phénomène de l’escroquerie via internet a régressé. Puis, les statistiques récoltées dans le cadre des travaux susdits au niveau de l’Office Central de Répression de la cybercriminalité (OCRC), de la Cellule Nationale de Traitement des Informations Financières (CENTIF) et au Parquet spécial près la Cour de Répression des Infractions Economiques et du Terrorisme (CRIET) ; de même que celles exposées par d’autres structures nationales et internationales de lutte contre ce type de criminalité sont alarmantes.

A cela s’ajoute, la facilité déconcertante avec laquelle les jeunes cyberarnaqueurs opèrent, l’importance des ressources qu’ils arrivent à soutirer à leurs victimes, leur adaptation constante aux mécanismes de lutte et le caractère transfrontalier de l’infraction qui rend difficile cette lutte. Ces différents facteurs font que ces jeunes renoncent difficilement à cette pratique.

Enfin, d’autres constats non moins importants que j’invite les uns et les autres à découvrir en lisant l’essai m’ont emmené à l’écrire.

Il ne s’agit pas d’un ouvrage juridique écrit par le magistrat que je suis mais d’un document accessible au grand public pour alerter, dénoncer, sensibiliser et prévenir.

La cyberarnaque représente 90% des cas de cybercriminalité. Comment expliquer cette forte prévalence en Afrique ?

La cybercriminalité regroupe plusieurs catégories d’infractions mais des statistiques indiquent que les arnaques via internet représentent 90% des cas de cybercriminalité en Afrique. La première raison de cette forte prévalence à mon sens est la facilité et la rapidité avec laquelle ce type d’infraction peut se commettre lorsqu’on la compare par exemple au piratage du système informatique d’une grande firme. La cyberarnaque ne requiert pas souvent beaucoup de temps, les bénéfices qu’elle procure sont très importants et les risques sont moindres. La pauvreté, le chômage et bien d’autres causes développées dans l’essai peuvent également permettre d’expliquer cette prévalence.

« Jeunesse ouest-africaine et cyberarnaque : un dévoiement incoercible ?» est le titre de votre essai. En qualité de juge, avez-vous le sentiment que ce dévoiement de la jeunesse est effectivement incoercible ?

Il est vrai que la criminalité zéro n’existe nulle part mais je pense qu’avec un peu d’efforts, de volonté et de conscience de tous, on peut renverser la tendance en endiguant cet égarement de la jeunesse. Cela est possible parce que, même en Afrique de l’ouest, il existe des pays dans lesquels ce type de criminalité n’a pas véritablement le vent en poupe.

Au Bénin par exemple, depuis 2016, le gouvernement a créé l’ANSSI, le bjCSIRT et promulgué la loi n°2017-20 du 20 avril 2018 portant code du numérique. Cela a permis l’arrestation de plusieurs cybercriminels. Mais ces instruments juridiques et administratifs sont-ils insuffisants ?

Vous faites bien de marteler les nombreux et louables efforts faits ici et ailleurs pour contrer les cybercriminels en général. Il faut dire que le caractère transnational de ce type de criminalité met à rude épreuve tout système préétabli de lutte.

Et les cybercriminels réfléchissent constamment à comment contourner les obstacles mis sur leur chemin.

Aussi, le cyberespace étant immatériel, aucun système de lutte préconçu ne peut venir à bout du phénomène. C’est une lutte de tous parce que difficile à mener par les seuls Etats, institutions ou juridictions.

Pour endiguer le mal, quelle doit être la stratégie de lutte à adopter au niveau africain ?

En matière de cybersécurité, le maitre mot, c’est la prévention. Il faut prévenir en éduquant les jeunes et en sensibilisant davantage les potentielles victimes sur les risques encourus par les uns et les autres. L’éducation est donc la première arme, une éducation basée sur les valeurs, les vertus. Il faut ensuite penser à dénoncer systématiquement les cyberarnaqueurs. L’on ne doit plus attendre les plaintes des victimes situées souvent à des centaines de kilomètres des cyberarnaqueurs et qui n’ont aucune information fiable sur leur situation géographique.

Une fois les cyberarnaqueurs appréhendés, il faut penser à les déposséder complètement des ressources que leur procure l’infraction par les mécanismes de saisies, gel et confiscation. Il faut les réduire à chaque fois à néant pour qu’ils se rendent compte que la cyberarnaque ne paie pas et y renoncent. Il faut « garantir que ce crime ne paie pas ».  D’autres stratégies de lutte ont été abordées dans l’essai.

Michaël Tchokpodo

Michaël Tchokpodo est journaliste communiquant, grand observateur des mutations relatives aux technologies numériques et au développement durable. Correspondant au Bénin pour CIO Mag.

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