Amal El Fallah Seghrouchni, Ministre de la Transition Numérique et de la Réforme de l’Administration, détaille le partenariat stratégique avec Mistral AI visant à propulser la souveraineté numérique et l’innovation au Maroc.
CIO Mag : Madame la Ministre, quels sont les grands axes du partenariat entre le Maroc et Mistral AI ?
Amal El Fallah Seghrouchni : Le partenariat s’articule autour d’un cadre bien défini : faire de la coopération avec un leader de l’IA générative un levier concret de souveraineté, d’industrialisation et de montée en compétences, au service des priorités publiques et économiques du Royaume.
Il se matérialise par trois axes complémentaires :
- Le lancement du laboratoire conjoint Mistral AI & MTNRA, pour structurer une coopération R&D continue (ateliers, co-conception, prototypes, évaluation/robustification des modèles et livrables méthodologiques) ;
- Le développement d’IA souveraine, conçue et entraînée pour répondre aux enjeux stratégiques nationaux, et ancrées dans le contexte marocain (réalités institutionnelles, juridiques, économiques, sectorielles et culturelles), afin d’accompagner la transformation de l’administration, des services essentiels et des secteurs prioritaires ;
- Un volet fort de transfert de compétences et de montée en capacité de l’écosystème national, en cohérence avec le programme AI Made in Morocco, et la stratégie nationale Digital Morocco 2030.
Enfin, ce partenariat se distingue par sa philosophie : accélérer l’innovation tout en sécurisant la confiance, avec une attention particulière à l’adaptation au contexte marocain (langues, contexte institutionnel, exigences de protection des données, etc.).
Comment ce partenariat garantit-il la souveraineté numérique, tout en évitant une dépendance technologique exclusive aux clouds américains ou chinois ?
La souveraineté couvre l’ensemble de la chaîne de valeur de l’IA : de la constitution et la gouvernance des données, au pipeline d’entraînement, jusqu’à l’évaluation et l’évolution continue des modèles.
Le partenariat avec Mistral AI est stratégique car il s’inscrit dans une logique open source / open-weights. Plusieurs modèles sont publiés sous licence Apache 2.0, ce qui permet de :
- déployer localement ;
- réduire le verrouillage fournisseur ;
- faciliter l’auditabilité (clé pour les usages publics et sensibles) ;
- adapter et sécuriser les modèles sans dépendre d’une plateforme fermée opérée depuis l’étranger.
La souveraineté repose avant tout sur la co-construction. Les équipes marocaines travaillent conjointement avec celles de Mistral AI pour définir des cas d’usage, les entraîner et rendre robustes les modèles.
Les données, les choix architecturaux et les pipelines sont ainsi conçus et maîtrisés avec nos équipes, afin d’assurer une montée en compétence réelle : nous sommes co-constructeurs, et non de simples utilisateurs.
En parallèle, l’approche marocaine est celle du non-alignement technologique : coopérer avec les meilleurs acteurs internationaux tout en gardant la capacité nationale de décision, d’hébergement et d’industrialisation, notamment via des infrastructures souveraines.
Le déploiement des cas stratégiques se fera en mode on-premise, in-house, sur des infrastructures contrôlées nationalement, garantissant la maîtrise des données et des conditions d’exploitation. Nous veillons à respecter la législation en vigueur sur la protection des données et leur sécurisation (loi 09-08, et loi 05-20).
Est-il prévu de fine-tuner sur le Darija et l’Amazigh pour mieux répondre aux besoins de l’administration et des citoyens ?
Oui, l’adaptation linguistique et culturelle est une condition d’utilité publique. Une IA qui ne comprend pas la langue des usagers reste périphérique, et ne peut pas massifier l’accès aux services.
Dans le cadre du programme AI Made in Morocco, un des objectifs est de développer des modèles mieux adaptés au contexte linguistique marocain (notamment le darija et le amazigh) afin d’améliorer la pertinence pour l’administration et l’accès des citoyens aux services.
Pour l’administration, l’ambition est d’aller vers des outils réellement utilisables au quotidien (assistants d’information multilingues – text to speech, speech to text –, soutien aux agents, guichet unique, etc.), tout en respectant les exigences de sécurité, robustesse, de protection des données, de conformité et de qualité mesurable.
Le ministère prévoit-il de déployer ces modèles on-premise ou via un cloud souverain marocain pour les secteurs sensibles ?
Oui, la stratégie est précisément de maîtriser l’hébergement et d’adapter l’architecture au niveau de criticité. Les travaux s’inscrivent dans une trajectoire d’infrastructures souveraines (cloud souverain et capacités de calcul) et de data centers dédiés, afin de permettre des déploiements sur serveurs locaux (on-premise) et/ou cloud souverain marocain selon la criticité des cas d’usage.
C’est aussi l’intérêt d’une approche open-weights : elle permet de déployer des modèles dans des environnements contrôlés (on-premise, cloud souverain, environnements hybrides), sans être contraint d’exposer des données sensibles à un cloud étranger. Et elle facilite la mise en place d’exigences de sécurité (contrôles, journalisation, durcissement, tests) compatibles avec des usages régaliens ou critiques.
Quels sont les premiers cas d’usage prioritaires identifiés pour la réforme de l’administration ; ?
La priorité est de concentrer l’IA sur des usages à fort impact pour l’usager et l’efficacité de l’administration, en commençant par des fondations souveraines, puis en déployant des cas d’usage opérationnels à grande échelle, dans la continuité des développements déjà engagés au niveau national :
- mise en place de fondations IA souveraines (modèles texte, speech, image) fortement ancrées dans le contexte marocain, destinées à devenir le moteur des futures solutions digitales publiques,
- OCRisation, digitalisation et structuration des documents et archives administratives, afin de constituer un socle de données sécurisé et exploitable
- développement d’une IA maîtrisant en profondeur la loi marocaine, la réglementation et les démarches administratives, pour renforcer la qualité de service et la sécurité juridique, prolongeant les premières solutions déjà développées en interne,
- accélération et fiabilisation du traitement des dossiers (tri, extraction, contrôle de complétude, orientation),
- automatisation documentaire (OCR multilingue et traitement de formulaires),
- assistant conversationnel pour l’information usager et l’aide aux agents (réponses, guidage, réduction des délais),
- aide à l’analyse réglementaire / juridique et à la conformité (dans un cadre strict, avec primauté de l’humain).
Ces cas d’usage sont sélectionnés pour être compatibles avec les exigences de protection des données, de cybersécurité et d’éthique, et pour passer rapidement du pilote à la généralisation, le partenariat avec Mistral AI venant accélérer, renforcer et industrialiser une dynamique déjà engagée.
Comment ce partenariat va-t-il bénéficier aux startups et développeurs marocains ?
Le bénéfice le plus structurant, c’est l’effet « écosystème ». L’ouverture des modèles (open-weights) et la logique de laboratoire permettent de constituer de véritables communs numériques : briques technologiques réutilisables, outils, référentiels d’évaluation, modèles sectoriels, ainsi que des standards de sécurité et d’industrialisation. Résultat : les startups et les PME peuvent prototyper plus rapidement, itérer efficacement et intégrer des capacités avancées, sans dépendance exclusive à une plateforme fermée.
Au-delà des modèles, ce partenariat agit comme un catalyseur. Il accélère la prise de conscience et la mobilisation autour d’un enjeu central, la disponibilité de capacités de calcul souveraines, et contribue à structurer, avec les acteurs nationaux, une offre durable de compute et d’hébergement au bénéfice des administrations comme des entreprises marocaines.
Il renforce également les conditions d’essor de l’écosystème.
L’accès à des jeux de données qualifiés et à des cadres méthodologiques partagés diminue la barrière technologique à l’entrée, facilite le prototypage, et permet aux startups de gagner plus vite en maturité et en fiabilité.
L’ancrage du partenariat dans l’Institut d’excellence Jazari Root, et plus largement dans la dynamique nationale AI Made in Morocco, offre un cadre concret de passage à l’échelle : expérimenter, démontrer la valeur, puis déployer. Cela crée un environnement favorable au transfert de méthodes, à la co-innovation et à l’accélération de l’adoption, avec des solutions pensées dès l’origine pour être généralisables.
L’enjeu est aussi économique et régional : permettre au tissu marocain de développer des solutions adaptées au contexte national, mais également échangeables avec nos partenaires africains et arabes, grâce à des modèles mieux alignés sur les réalités linguistiques et d’usage. Cette projection régionale sera renforcée par le D4SD Hub (Digital for Sustainable Development), initiative conjointe avec le PNUD, qui positionne le Maroc comme un hub régional de l’IA et des sciences des données, à la jonction du monde arabe et du continent africain, et comme terrain d’expérimentation pour concevoir des solutions IA à impact, éprouvées dans le réel, puis déployables à l’échelle régionale (eau, santé, éducation, agriculture, cybersécurité, modernisation de l’administration).
Enfin, le partenariat contribue à l’attractivité et à l’épanouissement des talents au Maroc : offrir aux compétences marocains l’opportunité de travailler sur des technologies de frontière, dans un cadre souverain et structuré, renforce la montée en compétence nationale, limite la migration des talents et favorise le retour de compétences de la diaspora, tout en attirant des profils internationaux.
Comment le partenariat inclut-il un transfert de compétences pour former les ingénieurs marocains à l’architecture et à l’optimisation des modèles ?
Le transfert de compétences constitue un pilier central du partenariat. Le laboratoire est conçu comme un dispositif de co-développement et de montée en compétence, à travers des ateliers techniques, des séminaires, des sessions de co-conception, le partage de méthodologies et la production de livrables structurants (protocoles d’évaluation, robustification, sécurité, industrialisation).
Au-delà du cadre formel, le co-développement des technologies est en lui-même un levier majeur de transfert : travailler conjointement sur les architectures, les pipelines d’entraînement, ainsi que sur la constitution, la qualification et la gouvernance des données permet un apprentissage par la pratique, au contact direct des équipes de Mistral AI.
Il s’agit donc d’un transfert opérationnel, intégré aux projets, où les compétences marocaines participent pleinement à la conception, aux arbitrages techniques, aux tests, et à l’optimisation continue des modèles.
L’objectif est de bâtir des équipes capables non seulement d’ « utiliser » l’IA, mais aussi de la concevoir, l’adapter, l’optimiser, l’évaluer, la sécuriser et l’intégrer dans des chaînes de valeur publiques et privées, en cohérence avec l’ambition nationale de positionner le Maroc comme hub d’excellence régional en IA et en sciences des données.





