
«C’est le temps de l’action pour sauver AfriNIC.» Gertrude Koné, présidente de la Commission de l’économie numérique et de l’entreprise digitale (CENED) du Patronat ivoirien a fait cette déclaration au cours d’un webinaire, le 28 août 2025. L’objectif de ce webinaire était de décrypter la crise qui secoue AfriNIC, l’organisme chargé de la gestion des adresses IP en Afrique. Intitulée « AfriNIC : radioscopie d’une crise profonde, véritable danger pour l’avenir de l’Internet en Afrique », cette rencontre a réuni des experts pour débattre des causes, des conséquences et des perspectives du conflit impliquant l’entreprise Cloud Innovation.
(CIO Mag) – AfriNIC (African Network Information Centre), créé le 11 octobre 2004, est un des cinq Registres Internet Régionaux (RIR) dans le monde. Sa mission est de gérer et distribuer les adresses IP en Afrique. Il garantit aussi un accès équitable aux ressources IP (IPv4, IPv6, ASN) pour les acteurs africains, tels que les opérateurs télécoms, les fournisseurs d’accès et les gouvernements.
AfriNIC est enregistré à l’île Maurice en tant que société de droit mauricien. Ce statut juridique répond aux exigences de l’ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers). En effet, un RIR doit être une structure communautaire, représentative, ouverte et non lucrative. Le siège administratif et juridique est à Maurice, tandis que les opérations techniques sont basées en Afrique du Sud, le centre de secours en Égypte, et la coordination de la formation au Ghana.
Catégories de membres
Lors du webinaire, Arthur N’Guessan, membre d’AfriNIC, a présenté trois catégories de membres. D’abord, les resource members. Cette catégorie regroupe des organisations telles que les universités, opérateurs ou institutions étatiques. Ces membres signent un accord avec AfriNIC pour recevoir des adresses IP. Ils paient des frais annuels, qui constituent l’essentiel du budget d’AfriNIC, et ont le droit de vote pour le Conseil d’administration.
Ensuite, les registered members. Ce sont les membres élus au Conseil d’administration par la communauté. Ils disposent aussi d’un droit de vote. Enfin, les associated members. Ils regroupent des entreprises et des personnes physiques souhaitant contribuer au développement de l’écosystème numérique. Ces membres peuvent assister aux assemblées générales en tant qu’observateurs, mais ne reçoivent pas d’adresses IP et n’ont pas de droit de vote.
Origine du conflit
Au cœur du litige se trouve Cloud Innovation, une entreprise enregistrée aux Seychelles et dirigée par l’homme d’affaires chinois Lu Heng. Selon les échanges, cette société a obtenu, entre 2013 et 2016, un total de 6,2 millions d’adresses IPv4, ce qui fait d’elle le troisième plus grand détenteur d’adresses IP en Afrique.
D’après Emmanuel Vitus, chercheur en gouvernance de l’Internet à l’Université de Malte, le problème a débuté quand AfriNIC a reproché à Cloud Innovation de violer leur accord. Celui-ci stipule que les adresses IP allouées doivent d’abord servir au développement numérique africain. Au contraire de cela, «moins de 1% des adresses de Cloud Innovation sont utilisées sur le continent africain, la plupart étant exploitées en Chine et aux États-Unis», a affirmé Emmanuel Vitus.
Failles de gouvernance
À la question sur la manière dont Cloud Innovation a pu obtenir 6 millions d’adresses IP malgré les contrôles internes, Brice Abba, membre d’AfriNIC, a expliqué que l’allocation s’est faite selon les politiques en vigueur à cette époque.
Selon lui, un rapport est présenté chaque année lors des assemblées générales. Appelé “Policy Implementation Review Report”, cette documentation signale des failles dans la gestion des adresses IP. «Malheureusement, la plupart des failles n’ont pas été corrigées. Ainsi, quand Cloud Innovation demandait des adresses supplémentaires, elle pouvait justifier l’utilisation de 80% des adresses selon les règles d’allocation de l’époque. Cela s’est produit avant la mise en place de la “Self-Lending Policy”. C’est dans ces conditions, au fil des années, que Cloud Innovation a accumulé ses six millions d’adresses IP», révèle Brice Abba. Puis d’ajouter : «AfriNIC a-t-il procédé selon la procédure légale ? Oui. La communauté était-elle informée des failles ? Oui. Y a-t-il eu réaction de la communauté ? Pas toujours.»
Tensions juridiques
Toujours est-il que le Conseil d’administration d’AfriNIC a décidé à l’unanimité, en 2021, sous la direction du PDG Eddy Kayihura, de mettre fin au contrat de Cloud Innovation pour manquement à ses obligations. En réponse, Emmanuel Vitus rapporte que Cloud Innovation a engagé une offensive judiciaire à Maurice, multipliant les actions (plus de 50 dossiers à ce jour). Cela a entraîné le gel des comptes bancaires d’AfriNIC, la suspension des élections et le blocage des réunions, ouvrant la phase la plus sombre de l’histoire d’AfriNIC.
Récemment, la crise s’est approfondie avec la demande de liquidation judiciaire d’AfriNIC déposée par Cloud Innovation le 14 juillet 2025. Par ailleurs, le 29 août 2025, Cloud Innovation a intenté une action en justice contre l’État mauricien via une plainte constitutionnelle, dont les suites sont attendues le 22 septembre 2025. L’entreprise a aussi demandé un “Judicial Review” pour contester l’ingérence du gouvernement mauricien dans le processus électoral d’AfriNIC.
Le 24 juillet 2025, la Cour suprême avait fixé une date pour qu’AfriNIC réponde à la requête de liquidation. Le 18 août 2025, le juge Nicolas Ohsan-Bellepeau, désigné par l’exécutif pour enquêter sur les affaires d’AfriNIC, s’est déchargé de ses fonctions. L’affaire a été appelée devant la Cour suprême le 26 août 2025, où Cloud Innovation devait clarifier ses intentions concernant sa demande. Un rapport d’enquête sur la légalité des décisions judiciaires et l’action des administrateurs est attendu pour le 30 septembre 2025.
Menaces sur la transformation digitale
La crise d’AfriNIC impacte fortement la gouvernance d’Internet en Afrique. Le blocage des nouveaux blocs d’adresses IP ralentit la transformation numérique. Didier Kla, expert en transformation digitale et modérateur du webinaire, a révélé que «les entreprises africaines sont parfois contraintes d’acheter des adresses sur le marché noir à des prix exorbitants, alors que ces ressources devraient être gratuites».
Les panélistes ont averti que la disparition d’AfriNIC provoquerait un durcissement du marché noir et freinerait les services dématérialisés.
Maîtrise des ressources numériques
Face à cette crise sans précédent, la communauté numérique ivoirienne a proposé plusieurs mesures. Elle préconise d’abord une réforme électorale et une plus grande transparence. Les membres doivent se mobiliser pour garantir l’élection d’un Conseil d’administration crédible et initier des réformes profondes. Il est aussi recommandé d’accélérer la transition vers l’IPv6 en encourageant les pays africains à adopter de véritables stratégies de formation et de renforcement des compétences.
Par ailleurs, la communauté ivoirienne souhaite renforcer les mécanismes de gouvernance d’AfriNIC, notamment par une participation accrue des membres dans l’élaboration et la mise à jour des politiques. Enfin, une mobilisation continentale et un recours aux voies judiciaires sont suggérés pour défendre AfriNIC en justice.
«C’est le temps d’agir»
Lors du webinaire, Pierre Dandjinou, vice-président de l’ICANN pour l’Afrique et ancien président du conseil d’AfriNIC, a rappelé que l’ICANN joue un rôle dans cette crise. Il assurera un suivi pour garantir qu’AfriNIC respecte les normes et procédures, en apportant son soutien aux élections et à la restauration de la gouvernance.
Emmanuel Vitus a insisté sur le fait que «tout se joue en justice aujourd’hui». Il invite la communauté à se mobiliser pour défendre AfriNIC devant les tribunaux. Une mailing list sera lancée pour les resource members africains francophones, y compris les 23 membres ivoiriens, afin de poursuivre les échanges et encourager l’engagement. Objectif ? Faire «comprendre» aux Africains que «leur vote, c’est leur pouvoir».
Gertrude Koné, présidente du CENED, a conclu le webinaire en lançant un appel à l’action : «Il ne s’agit pas seulement d’organiser un webinaire, mais de sensibiliser toute la communauté ivoirienne et au-delà à ce qui se passe, et de se demander ce qu’il faut faire.» Elle a proposé la création d’une “task force” pilotée par Didier Kla pour élaborer une réponse coordonnée.
«C’est le temps de l’action», a insisté Gertrude Koné, soulignant la nécessité d’agir urgemment pour sauver AfriNIC.
Outre ces intervenants, plusieurs voix se sont également élevées en Afrique, comme celles de Lacina Koné, directeur général de Smart Africa, et Redouane El Haloui, Président de l’APEBI (Fédération Marocaine des Technologies de l’Information, des Télécommunications et de l’Offshoring), insistant toutes sur l’urgence d’une action concertée.
Ce que dit Cloud Innovation
Dans un communiqué de presse du 26 juillet 2025, Cloud Innovation a présenté sa version des faits, affirmant que ses actions sont « tout à fait légitimes ». L’entreprise rappelle que la Cour suprême mauricienne a rendu plusieurs ordonnances en sa faveur, interdisant à AfriNIC de résilier son adhésion et de récupérer ses ressources.
Cloud Innovation a souligné qu’un juge a ordonné la saisie des fonds d’AfriNIC à hauteur de 50 millions de dollars US le 23 juillet 2021, dans le cadre d’une demande de dommages-intérêts pour une résiliation qu’elle qualifie d’« illégale ». L’entreprise, qui accuse AfriNIC d’agir « de mauvaise foi », espère que cette dernière reconnaîtra ses torts. Elle se dit prête à accepter « toute solution raisonnable proposée ».