Cybersécurité et intelligence artificielle : l’Afrique face à l’urgence stratégique

Administration automatisée, mobile banking, infrastructures énergétiques connectées : la transformation numérique du continent est remarquable. Toutefois, elle s’accompagne d’une pression cybernétique inédite à l’ère d’une Intelligence Artificielle (IA) au rôle de plus en plus sensible.

Les chiffres témoignent de l’ampleur du défi. Kaspersky a évalué à 131 millions le nombre de menaces web détectées sur les réseaux d’entreprises en 2024. Dans l’espace de l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA), 85 % des banques ont déjà subi au moins une attaque numérique importante. Par ailleurs, entre 2019 et 2025, le continent a enregistré des pertes de plus de 3,5 milliards de dollars liées à la cybercriminalité.

Pour Didier Simba, expert gabonais en cybersécurité et directeur général de l’entreprise DSTrust, « adopter l’IA comme bouclier, renforcer les Centres opérationnels de sécurité (SOC) nationaux et investir dans les talents locaux n’est pas seulement une nécessité opérationnelle : c’est un enjeu de souveraineté nationale et de confiance numérique ».

Ce constat est partagé par l’expert burkinabè Karim Ganame, Docteur en cybersécurité et promoteur de Streamscan, une entreprise canadienne partenaire de plusieurs institutions en Afrique. « D’un point de vue opérationnel, il reste beaucoup à faire. Les secteurs stratégiques, notamment bancaires, restent vulnérables », nuance-t-il, citant des attaques majeures impactant la disponibilité des systèmes bancaires et des administrations publiques.

De plus, il souligne un changement de paradigme chez les assaillants : « Ces dernières années, les pirates ne sont plus en quête de notoriété comme c’était le cas par le passé. Ils se focalisent désormais sur le gain financier et ciblent les secteurs susceptibles de payer des rançons importantes ». Selon Didier Simba, la paralysie de ces secteurs clés peut suffire à mettre tout un pays à l’arrêt.

Des vulnérabilités structurelles

Ces experts pointent également du doigt une fragilité systémique, due notamment à l’utilisation de systèmes obsolètes (tels que Windows XP) ou d’environnements partagés dépassés. En somme, ce retard technologique facilite grandement le travail des cybercriminels.

« La plupart de nos infrastructures critiques reposent sur des technologies et des logiciels que nous ne concevons ni ne maîtrisons, ce qui crée une dépendance structurelle et des angles morts en matière de sécurité face à la montée des cyberattaques », observe Didier Simba.

L’IA : une rupture technologique indispensable

Face à l’explosion exponentielle d’attaques sophistiquées, les méthodes traditionnelles montrent leurs limites. C’est ici que l’IA représente une véritable rupture, notamment pour la détection des menaces en temps réel. Selon le promoteur de DSTrust, l’IA permet l’analyse continue d’un volume massif de données à une vitesse inaccessible aux outils classiques basés sur les “signatures” (empreintes de virus connus). Elle permet ainsi d’identifier des anomalies et des signaux faibles lors d’attaques inédites.

« De ce fait, la rupture, en plus d’être technologique, est aussi organisationnelle, permettant de gagner en précision, en rapidité ainsi qu’en capacité d’anticipation », précise Didier Simba.

Historiquement, chaque virus détecté entraînait la création d’une signature dans un antivirus. Or, aujourd’hui, cette approche est dépassée. « Avec la multiplication des attaques, le modèle basé uniquement sur les signatures ne fonctionne plus », explique Karim Ganame. Pour lui, l’IA apporte une approche nouvelle : analyse comportementale des réseaux, détection de déviations anormales et corrélations massives en temps réel.

Néanmoins, pour Didier Simba, si l’IA est un amplificateur de capacités, elle doit rester encadrée. Karim Ganame confirme cette assertion : bien que l’IA soit performante, ses décisions doivent toujours être validées par un humain en fin de chaîne afin d’éviter des blocages erronés de systèmes critiques. La cybersécurité devient ainsi une complémentarité entre l’automatisation et le discernement humain.

SOC : vers l’ère des centres hybrides

Les Centres opérationnels de sécurité (SOC) sont au cœur de cette mutation. Pour Didier Simba, ils constituent la colonne vertébrale de la résilience numérique. Cependant, Karim Ganame tempère : « Très peu de pays disposent de SOC pleinement fonctionnels avec des ressources adaptées aux attaques massives ». Il insiste sur la nécessité de formations opérationnelles : « Chaque pays doit d’abord consolider son propre SOC, puis établir des partenariats régionaux pour partager l’information, car souvent, une même attaque cible plusieurs pays d’une même zone. »

Malgré ces défis, la tendance actuelle s’oriente vers une automatisation massive. « Nous travaillons depuis deux ans sur des modèles d’automatisation poussés. En 2026, les SOC seront hybrides », affirme Karim Ganame. Des agents IA formés en interne effectueront des analyses à grande échelle, capables de traiter des flux massifs d’alertes lors des pics d’attaques, tandis que les analystes humains se chargeront de la validation stratégique.

Cette hybridation est, selon le Docteur Ganame, la solution au problème majeur de la pénurie de talents. En effet, il estime que seulement 20 % des professionnels savent réellement combattre les attaques sur le terrain. « Il y a plus de stratèges que de “soldats” opérationnels. L’IA émerge pour combler ce décalage », fait-il remarquer.

Vers un modèle africain de souveraineté numérique ?

La question de la souveraineté est au centre des débats. « Si vous ne pouvez pas vous protéger efficacement, vous êtes à la merci des autres », prévient Karim Ganame. Didier Simba prône, pour sa part, un modèle africain intégré et souverain, priorisant la protection des infrastructures critiques (énergie, finance, télécoms, santé).

Ce modèle ne consisterait pas à « copier les procédés étrangers onéreux », mais à créer des voies adaptées aux réalités locales et aux budgets des États, tout en s’appuyant sur une mutualisation régionale (partage de données, centres de compétences communs).

Toutefois, le chemin reste long. Il s’agit d’encadrer l’IA par des processus rigoureux : tests de validation, homologation des outils et transparence des modèles. Sans ces garde-fous, les outils de protection pourraient paradoxalement devenir des vecteurs de risque.

De la conscience à l’action

En somme, l’Afrique entre dans une phase critique de sa transformation numérique. L’IA peut devenir un levier stratégique de protection ou, à l’inverse, amplifier les vulnérabilités si elle est mal maîtrisée. Comme le résume Didier Simba : « La cybersécurité n’est plus une option technique. C’est une condition de stabilité et de développement. »

La prochaine décennie sera déterminante pour savoir si l’Afrique s’imposera comme un acteur stratégique de la cybersécurité mondiale ou si elle demeurera un terrain d’expérimentation pour les menaces numériques globales.

Aurore Bonny

Aurore Bonny est une journaliste passionnée d'Afrique qui accorde un fort intérêt aux questions liées aux TIC. Sa plume est dévouée aux enjeux du digital sur le développement des Etats et populations d'Afrique. Elle couvre les actualités d'Afrique centrale (Cameroun) et celles de la zone anglophone pour le Web. Ses interviews, reportages et autres articles de fond sont à retrouver sur le Web et dans le Magazine CIo Mag.
Twitter: @Aurore_Bonny / Email: aurore.bonny@cio-mag.com / Tel: +237 693115519

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