Ingénieure en Réseaux et Systèmes d’Information et doctorante en intelligence artificielle à l’Université d’Abomey-Calavi (UAC), Hermione Denakpo a un intérêt particulier pour les systèmes complexes, notamment les réseaux de distribution d’eau. Ses recherches couvrent des thématiques variées, allant de la qualité de l’eau à l’optimisation des systèmes, en passant par la détection des fuites. Dans cette interview accordée à CIO Mag, elle opine sur l’IA et les services publics avec l’État comme moteur de la transformation.
Cio Mag : En quoi l’intelligence artificielle peut-elle transformer concrètement les services publics ?
Hermione Denakpo : L’intelligence artificielle constitue aujourd’hui un levier stratégique pour renforcer l’efficacité, l’accessibilité et la qualité des services publics. Elle offre des solutions concrètes à plusieurs contraintes structurelles, notamment la lenteur des procédures administratives, l’insuffisance de ressources humaines qualifiées et les difficultés d’accès aux services, en particulier dans les zones rurales avec les barrières linguistiques.
Elle permet notamment d’automatiser le traitement des dossiers, de détecter des anomalies, d’anticiper les besoins en infrastructures, d’identifier des irrégularités telles que la fraude fiscale, et d’optimiser la gestion de ressources essentielles comme l’eau et l’énergie.
Par ailleurs, l’intelligence artificielle ouvre la voie à une personnalisation accrue des services publics, en permettant d’adapter les interventions aux besoins spécifiques des citoyens, que ce soit en matière d’accessibilité aux informations dans différentes langues locales, d’orientation scolaire, de recommandations de formations ou d’accompagnement social.
Pourquoi l’État doit-il jouer un rôle central dans cette révolution numérique ?
L’État béninois a déjà démontré son rôle de catalyseur en adoptant sa Stratégie nationale d’intelligence artificielle et des mégadonnées, positionnant le Bénin parmi les pays africains dotés d’un cadre stratégique dédié à ces technologies. À ce titre, l’État joue un rôle essentiel en garantissant l’égalité d’accès aux services, la protection des données personnelles et le respect des droits fondamentaux.
Par ailleurs, l’État détient des données stratégiques dans des domaines clés tels que la santé, l’éducation, l’état civil et les infrastructures. Ces données constituent un socle indispensable pour concevoir des systèmes d’intelligence artificielle adaptés aux réalités nationales. Par exemple, les bases de données gérées par l’Agence nationale d’identification des personnes (ANIP) représentent une ressource structurante pour moderniser et fiabiliser les services publics.
Dans le même temps, l’État a la responsabilité de préserver la souveraineté numérique du pays, en évitant une dépendance excessive à des solutions étrangères et en assurant la maîtrise des données nationales. Cela suppose des investissements soutenus dans la formation et le développement de compétences locales.
Enfin, le déploiement efficace de l’intelligence artificielle nécessite une coordination étroite entre les différents acteurs, administrations publiques, universités et secteur privé. En raison de sa légitimité institutionnelle et de sa vision globale, seul l’État est en mesure d’assurer cette coordination, de définir les priorités nationales et de garantir que l’IA soit mise au service de l’intérêt général.
Quels secteurs prioritaires devraient bénéficier en premier de l’IA ?
Le Bénin gagnerait à orienter prioritairement ses efforts vers des secteurs à fort impact social et économique. L’agriculture, pilier majeur de l’économie nationale, peut bénéficier de solutions d’intelligence artificielle pour la prédiction des saisons, la prévision des rendements, la détection précoce des maladies des cultures et la fourniture de conseils agricoles adaptés. De telles applications contribueraient à accroître la productivité et à renforcer la sécurité alimentaire.
Parallèlement, l’administration publique et l’éducation constituent des domaines stratégiques. L’IA peut y permettre l’automatisation des procédures, la détection des fraudes et l’amélioration de la qualité du service aux citoyens. Dans le secteur éducatif, elle peut soutenir la mise en place d’apprentissages personnalisés, faciliter l’identification des risques de décrochage scolaire et améliorer l’orientation des apprenants, contribuant ainsi à un système plus efficace et inclusif.
Comment garantir la confiance des citoyens face à l’utilisation de l’IA par les administrations ?
La confiance des citoyens est une condition essentielle pour le déploiement de l’intelligence artificielle dans les services publics. Elle repose avant tout sur la transparence quant à l’utilisation de ces technologies et sur la garantie que les données personnelles sont protégées, notamment sous la supervision de l’Autorité de protection des données personnelles (APDP) au Bénin.
Comme le souligne le juriste béninois Dr Julien Hounkpè, l’IA se déploie plus vite que le droit. L’État est le seul à pouvoir fixer un cadre déontologique et juridique pour éviter les biais discriminatoires et protéger les citoyens. Il est également important de maintenir une supervision humaine, afin que l’IA reste un outil d’aide à la décision et non un substitut complet à la responsabilité des agents publics.
Par ailleurs, le développement de solutions d’IA adaptées au contexte béninois et la sensibilisation des citoyens à leurs usages et à leurs garanties sont indispensables pour favoriser l’adhésion. Informer, protéger et impliquer les citoyens permet de construire une confiance durable et de garantir une utilisation de l’IA au service de l’intérêt général.
Quels partenariats ou investissements sont indispensables pour réussir cette transformation ?
La réussite de la transformation par l’intelligence artificielle repose sur une collaboration étroite entre les acteurs publics, privés et les partenaires internationaux. Cela nécessite des investissements structurants dans les infrastructures numériques, notamment des centres de données souverains, des solutions de cloud sécurisé et l’interopérabilité des bases de données, afin de garantir la sécurité, la performance et la maîtrise des données nationales.
Par ailleurs, le développement des compétences constitue un levier fondamental. Il implique la formation des agents publics, le renforcement des filières locales en intelligence artificielle et le soutien à la recherche académique. Le manque de compétences représente l’un des principaux obstacles à l’adoption de l’IA. Enfin, les partenariats entre l’État, les start-ups, les universités et les centres de recherche sont essentiels pour stimuler l’innovation, favoriser l’émergence de solutions locales et assurer une transformation durable et adaptée aux réalités nationales.





