Le phénomène est au cœur des assemblées et nourrit des discours alarmistes sur un « exode des compétences 2.0 ». Pourtant, la réalité est plus subtile, voire plus stratégique qu’il n’y paraît. À travers les analyses de Melba Orlie Nzang Meyo (présidente du CSGR-IA et co-conceptrice d’Obone IA), Georges Cheric Bitsindou (président du Club des DSI du Congo), Didier Simba (DG de DSTrust) et Léopold Mandeng (expert en transformation numérique), une lecture plus fine s’impose.
Ces experts s’accordent à dire que si l’IA est encore perçue comme un « buzz » dans plusieurs pays d’Afrique, la réalité professionnelle qu’elle engendre relève d’une situation complexe, commune à l’ensemble du secteur technologique.
Un exode physique doublé d’une mutation numérique
« Depuis longtemps, les talents africains ont cherché à combler le manque d’opportunités locales en se tournant vers des collaborations internationales. Aujourd’hui, cette tendance se poursuit sous une forme mieux structurée qui, grâce au télétravail, leur permet de travailler à distance par choix stratégique », explique Georges Cheric Bitsindou.
Toutefois, les chiffres de l’Union Africaine (UA) restent préoccupants : environ 70 000 professionnels qualifiés déserteraient annuellement le continent. Ce « Brain Drain » (fuite des cerveaux) touche de plein fouet les métiers de l’informatique. Selon le Classement mondial 2025-2026 basé sur l’Human Flight and Brain Drain Index, le Nigeria — pourtant hub technologique majeur — affiche un score de 6,6/10 (40e place mondiale), bien au-dessus de la moyenne globale de 4,98.
Dans ce pays, le phénomène est baptisé « Japa » en langue yoruba. Il illustre l’ampleur du départ des ingénieurs et spécialistes IT vers le Canada, les États-Unis ou le Royaume-Uni. Ces derniers fuient des conditions précaires pour trouver de meilleures infrastructures de recherche et des rémunérations plus attractives. À l’instar du Nigeria, d’autres pays sont lourdement impactés : le Cameroun (6,5), le Sénégal (6,8), ainsi que le Maroc et la Gambie.
À l’inverse, le Rwanda fait figure de modèle. Avec un indice de 5,8 (73e place), le pays mise sur une couverture 4G de 95 % du territoire et une intégration de l’IA dans sa vision nationale « Smart Rwanda ». Malgré ces efforts, sa position dans le classement est jugée préoccupante par les analystes.
Les « bugs » des politiques publiques
Pour Didier Simba, l’absence de politiques publiques claires fragilise la capacité des entreprises locales à retenir leurs experts. Pendant ce temps, les pays du Nord tirent parti du recrutement à distance. « Ce développement du télétravail international, s’il ouvre des opportunités individuelles, agit comme un accélérateur silencieux de la fuite des compétences et freine, à terme, la compétitivité des écosystèmes locaux », alerte-t-il.
Melba Orlie Nzang Meyo confirme cette tendance : en 2025, 63 % des entreprises internationales déclarent embaucher des talents africains à distance. Ce modèle est séduisant car il permet aux ingénieurs de percevoir des salaires en devises fortes (euros, dollars) tout en restant chez eux.
« En parallèle, le télétravail dans la tech africaine est en plein essor grâce à la montée en compétences locale et à la jeunesse du continent. La demande mondiale explose dans des domaines comme le Cloud, la cybersécurité et l’analyse de données, où les salaires sont particulièrement compétitifs », illustre-t-elle.
Une bataille perdue d’avance ?
Face à ce constat, l’optimisme n’est pas toujours de mise. « Il y a un risque réel de perdre la bataille des talents en IA », estime Melba Orlie, pointant le déficit de formations spécialisées et d’investissements en R&D.
Néanmoins, pour Georges Cheric Bitsindou, le diagnostic doit être équilibré. Selon lui, l’Afrique possède un potentiel humain capable d’adapter les technologies aux réalités locales, comme elle l’a prouvé avec le mobile banking.
De son côté, Léopold Mandeng estime que les talents ne fuient pas le continent par désintérêt : « Ils ne fuient pas l’Afrique. Ils fuient l’improvisation, l’instabilité et l’absence de vision à long terme ». Il loue le modèle rwandais qui privilégie « une stratégie par la vision » plutôt que le bruit médiatique.
Comment retenir et valoriser les cerveaux ?
Pour vaincre ce que certains appellent la « colonisation numérique », Melba Orlie propose trois piliers d’action. Le premier pilier vise à stimuler l’intérêt local en résolvant des défis africains concrets à fort impact socio-économique. Le deuxième pilier repose sur une ambition technique consistant à s’appuyer sur des infrastructures solides et des approches frugales (Open Source). Enfin, le troisième volet privilégiera la création d’un écosystème attractif favorisant les collaborations entre startups, universités et institutions.
Par ailleurs, Melba Orlie souligne l’importance de transformer la diaspora en levier stratégique. « Il faut structurer la circulation des compétences plutôt que la subir, via des réseaux comme l’African Engineers Network (AEN) », précise-t-elle.
Didier Simba rejoint cette analyse : la diaspora ne doit pas se limiter à un rôle financier, mais devenir une véritable « manette » du développement. Toutefois, cela nécessite une volonté politique au sommet de l’État et la création d’un environnement professionnel crédible (données exploitables, gouvernance claire).
« Nos experts ne cherchent pas seulement un salaire ; ils cherchent des projets où ils peuvent innover, expérimenter et voir l’impact concret de leur travail », conclut Didier Simba. Sans un véritable « courage stratégique », selon le mot de Léopold Mandeng, le continent risque de passer à côté d’une opportunité historique dans les vingt prochaines années.





