L’éducation aux médias, l’arme pour contrer les fausses informations

Le 2 avril, a été célébrée, la journée pour la lutte contre les fausses informations. A l’occasion, la plateforme togolaise de vérification des faits, Togochech, portée par Co@web (Centre d’observation et d’analyse du web), a publié un rapport de monitoring sur les fausses informations au Togo. Ce monitoring concerne la période d’octobre à décembre 2024. Durant trois mois, des données ont été collectées via les plateformes numériques comme WhatsApp, Facebook, TikTok…Des images, des vidéos, des sons massivement partagés par des internautes. Dans le rapport de monitoring des fausses informations au Togo, premier du genre, Togocheck analyse les tendances, les impacts et propose des pistes de réflexions pour contenir la menace. Professeur Bernard Atchrimi (photo), sociologue, enseignant-chercheur à l’Universités de Lomé est co-auteur du rapport. Il revient, dans cet entretien accordé à Cio Mag, sur la problématique des fausses informations dans les sociétés contemporaines, plus précisément au Togo. Selon lui, il faut « initier de vrais débats et éduquer pour démêler le vrai du faux ! »

Propos recueillis par Souleyman TOBIAS

Vous avez participé à la production du rapport de monitoring sur les fausses informations au Togo. Quels en sont les principaux enseignements à retenir ?

Ce qu’il faut retenir est que les fausses informations sont une déconstruction de la réalité. Elles sont aujourd’hui des moyens pour détourner de la vérité. Elles ont un impact sur les populations. Elles désorientent le public et remettent en cause la cohésion et la paix sociale. Cela constitue un fléau qui menace la construction d’une société juste !

Nous avons relevé aussi que les fausses informations impactent énormément la vie politique, car elles véhiculent des idéologies. Elles alimentent les tensions sociales et politiques, renforcent le sentiment anti-occidental et incitent à la méfiance envers les institutions internationales.

C’est la première fois qu’un tel rapport est publié sur le Togo. Comment expliquer la prolifération des fausses informations dans le pays, comme un peu partout dans le monde ?

La prolifération des fausses informations au Togo est la conséquence de la mondialisation. Le Togo aussi fait partie de cet espace mondial, et il va de soi qu’il connaisse ce fléau. Les réseaux sociaux ou les médias sociaux sont pléthores et ont besoin de diffuser des informations au public. Malheureusement, les informations diffusées par ces canaux ne sont pas forcément vérifiées. Elles se font au gré de ceux qui les véhiculent. Elles servent à alimenter les fantasmes, à manipuler l’opinions pour des fins bien déterminées.

Toujours selon les données analysées par votre rapport, on constate de que 60% des personnes qui relaient les fausses informations sont plus des jeunes. Comment peut-on expliquer que ce soit la jeunesse qui se retrouve au cœur de cette tendance ?

Le fait que ce soit la jeunesse qui soit au cœur de ce phénomène ne m’étonne guère, puisque ce sont les jeunes qui utilisent le plus les réseaux sociaux, les médias sociaux. Ils sont plus portés vers la digitalisation. Les jeunes sont plus dans le glamour et ils participent tout simplement à un phénomène de mode.  Une mode qui les fascine.  La jeunesse est au cœur des mouvements panafricanistes, ils veuillent rompre à tort ou à raison d’une supposée domination occidentale. Les fausses informations répondent à leurs attentes.

Alors comment renverser la tendance pour que l’utilisation des outils numériques de l’information par la jeunesse soit beaucoup plus responsable pour lutter contre la prolifération des fausses informations ?

Belle question ! On ne peut pas éliminer le phénomène, mais il faut que les utilisateurs des réseaux sociaux soient plus responsables en étant plus portés vers la réflexion, en faisant la part des choses. Le constat est clair et s’impose également aux intellectuels qui, malheureusement, tombent aussi dans le piège des fausses informations et qui les affectionnent !

Puisque les fausses informations nourrissent les fantasmes, les représentations de l’esprit. Ceux qui les produisent nous servent en réalité ce que nous aimerions entendre. Ils connaissent la psychologie des populations. Il y a donc une part de psychologie.

Il faut alors faire un travail d’éducation et de sensibilisation. Même si cela peut être compliqué, parce que les gens s’arcboutent et se renferment dans leurs bulles et convictions. Il faut continuer par sensibiliser. Lorsqu’une information est jugée fausse, il faut apporter la preuve de la bonne information.  Démentir en apportant les preuves! 

Pr. Bernard Atchrimi

Quels sont les sujets qui font le plus objet de fausses informations dans nos communautés aujourd’hui ?

Les sujets politiques font plus l’objet de fausses informations, avec notamment l’actualité de notre  sous-région alimentée par les sujets relatifs à l’AES, l’Alliance des Etats du Sahel. Les fausses informations qui circulent font croire que les Chefs d’Etat à la tête de ces pays sont les seuls “panafricains” qui répondent aux aspirations des africains. Ils sont jugés ainsi par les jeunes. Une jeunesse militante et très “panafricaine”. Ceci étant, ces jeunes recherchent des informations en faveur de ces chefs d’État, leur donnant ainsi de la crédibilité et de la légitimité.

Selon le rapport, WhatsApp fait partie des canaux les plus utilisés dans la propagation des fausses informations. Dans des sociétés comme les nôtres marquées par l’oralité, doit-on dire que les technologies de l’information apportent plus de mal que de bien ?

La modernité a ses avantages et ses inconvénients. C’est donc à nous de savoir tirer le meilleur parti de ces innovations pour que nous ne tombions pas dans les travers. WhatsApp permet à tous de bien communiquer, de vite communiquer, y compris les personnes non instruites et dans les milieux les plus reculés. Tout le monde peut alors écouter ces mauvaises informations. Ceci dit, l’oralité n’est pas forcément porteuse du vrai ! Ce qui se passe dans le monde numérique, sur WhatsApp n’est que le prolongement de nos comportements classiques. 

Qui donc pour mener la lutte pour réduire la propagation des fausses informations au Togo ?

Nous sommes tous appelés à participer à cette sensibilisation et éducation. Mais je pense que les pouvoirs publics doivent être à l’avant-garde pour être de véritables instigateurs et mettre en place le cadre pour mener cette lutte. Il y a aussi les associations, les ONG, les milieux scolaire et universitaire. Il faut mener de vrais débats. L’éducation doit porter sur ce principe : « démêler le vrai du faux » ! 

Professeur Atchrimi, votre mot de conclusion !

Pour conclure, je dirais que la production d’un tel rapport est une bonne chose. Les initiateurs ont eu du flair.  A partir de ce rapport, nous pensons que bien d’autres suivront. Des recherches seront menées et les analyses seront faites pour nous permettre d’être en éveil. Ce rapport permettra de sensibiliser davantage sur la réalité des fausses informations et d’amener ceux qui consomment l’information à faire la part des choses. Même s’il est difficile d’éliminer les fausses informations, nous devons, nous devons éviter d’être des consommateurs passifs. C’est à cette condition que l’information peut être au service de la cohésion, de la paix sociale et de la stabilité de nos sociétés.

Souleyman Tobias

Journaliste multimédia. L’Opendata, la transformation digitale et la cybersécurité retiennent particulièrement mon attention. Je suis correspondant de Cio mag au Togo.

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