Les STIM, des filières qui nécessitent l’implication des femmes africaines

Le constat est sans appel : seuls 30 % des chercheuses en Afrique subsaharienne sont des femmes, selon l’UNESCO. Une sous-représentation qui affiche un manque à gagner considérable pour le continent. Experte en données auprès de l’Institut Africain des Sciences Mathématiques (AIMS) et lauréate du Women In Africa (WIA) Young Leaders program, Winnie Nakyingi livre son analyse. Entretien.

CIO Mag : Quel état des lieux faites-vous sur la place des femmes dans le secteur des sciences, des technologies, de l’ingénierie et des mathématiques (STIM)  en Afrique?

W.N.: Il faut noter qu’il y a des progrès notables qui ont été effectués. Ainsi, selon un rapport de Times Higher Education de mars 2023, 47% des diplômés issus de l’enseignement universitaire et de la filière des STIM en Afrique ont été des femmes. Un chiffre qui démontre une évolution par rapport au passé, mais qui est encore loin d’être encore suffisant. Tant en Afrique, qu’au niveau international, des écarts importants subsistent entre les hommes et les femmes dans ce secteur, comme le démontre une récente analyse du Forum économique mondial qui souligne que les femmes représentent seulement 29.2% de la totalité des personnes employées dans les STIM à travers le monde.  

CIO Mag : Justement, quelles sont les raisons qui expliquent cet écart sur le continent?

W.N.: Dans le contexte africain, je dirais que la cause principale sont les normes culturelles. Nous venons de traditions qui croient que les hommes sont naturellement plus forts et plus capables que l’autre sexe lorsqu’on touche la filière des STIM. Cette réalité influe donc que dans les orientations familiales et les politiques mises en place dans de nombreux pays sur le continent favorisent les hommes au détriment de l’autre sexe.

CIO Mag : Selon l’organisation Speak Up Africa, on observe en effet une augmentation des femmes chercheuses en Afrique du Sud, en Égypte, au Maroc, au Sénégal, au Nigeria, au Rwanda, au Cameroun et en Éthiopie par rapport à de nombreux autres pays. Quels sont les facteurs qui expliquent cette disparité entre les États?

W.N.: La réponse réside dans le leadership politique. Les États que vous venez de mentionner possèdent des dirigeants qui ont su dépasser les freins culturels en reconnaissant le rôle important que les femmes peuvent jouer lorsqu’on leur en donne l’opportunité. Les chiffres parlent d’eux-mêmes.

Une entreprise affiche en moyenne 34 % de rendement supérieur lorsqu’elle est dirigée par une femme, comme l’indique une récente étude de Roland Berger.

CIO Mag : Au-delà de l’aspect politique, quels sont les autres facteurs qui permettraient aux femmes de s’impliquer davantage dans le secteur des STIM ?

W.N.: Sensibiliser! Plus de personnes doivent comprendre que les femmes ont droit et ont besoin d’espace pour exprimer leur potentiel dans ces filières. Plus important encore, il faut sensibiliser les femmes aux diverses possibilités d’emploi à la suite d’études scientifiques. Lorsque les familles, les amis et les sympathisants sont informés des opportunités disponibles, les filles créent un groupe de soutien qui les encourage continuellement à poursuivre cette carrière. La perception du public se limite souvent à penser qu’après une formation dans les STIM, les seules options de carrière sont «docteur en médecine» ou en «ingénierie». Ce n’est tout simplement pas le cas, car il existe de nombreux autres choix de carrière.

CIO Mag : Parler de leurs réussites peut-il contribuer à augmenter le nombre de chercheuses épousant une carrière scientifique ?

W.N.: Tout à fait! Il est primordial de montrer que des femmes africaines réussissent afin d’inspirer les autres jeunes filles. Dans cette optique, j’ai lancé « Words That Count » (WTC), une initiative qui documente les histoires de réussite des femmes africaines en STIM. L’objectif est de présenter les différents cheminements de carrière dans ce domaine aux jeunes filles qui cartographient leur carrière. WTC met principalement l’accent sur les carrières hybrides, qui sont une intersection des carrières traditionnelles en STEM comme elles sont communément connues en Afrique.

CIO Mag : Quel est peut-être l’apport des femmes actives dans les STIM dans le développement de l’Afrique?

W.N.: Les bénéfices sont multiples. Dans le domaine de la production des médicaments par exemple, le corps des femmes, notamment africaines, réagit différemment aux traitements qu’elles prennent par rapport aux hommes. Or,  une bonne partie des recherches sur ces produits pharmaceutiques sont effectuée par les hommes.  Donc, il y aurait un avantage d’un point de vue de la santé pour impliquer davantage de chercheuses afin de produire des remèdes plus adaptés aux femmes. Il existe également un argument économique important en faveur de l’inclusion des femmes et des filles dans les STIM et les nouvelles technologies. Selon les recherches publiées par McKinsey Global Institute, la parité entre les sexes sur le lieu de travail pourrait également rapporter jusqu’à 28 000 milliards (soit 26 %) du PIB mondial annuel d’ici 2025.