Mohamed Touré (TFCG): « La transformation digitale ne se justifie que par des résultats business concrets »

Alors que le continent africain s’affirme comme le nouveau laboratoire de l’innovation mondiale, les entreprises locales font face à un paradoxe : une accélération technologique sans précédent couplée à une complexité réglementaire et opérationnelle croissante. Mohamed Touré, CEO de Twenty First Consulting Group (TFCG), nous livre son analyse sur la manière de transformer ces “eaux troubles” en leviers de croissance.

CIO Mag : On parle beaucoup de l’Afrique comme du continent du “leapfrogging” (saut technologique). Selon votre expérience de terrain avec Twenty First Consulting Group, quels sont aujourd’hui les principaux freins qui empêchent encore les entreprises africaines de transformer ce potentiel numérique en valeur économique réelle?

Mohamed Touré : Le premier frein, c’est le manque d’ancrage local dans la conception des projets numériques. Trop de stratégies digitales sont pensées en déconnexion des réalités terrain : infrastructures inadaptées, faibles taux de bancarisation, ou encore inadéquation entre les outils déployés et les usages locaux.

Ensuite, l’écosystème reste fragile : accès au financement limité, complexité réglementaire, compétences rares. Et surtout, beaucoup d’entreprises abordent le digital sous l’angle purement technologique, sans vision stratégique.

Chez TFCG, nous aidons nos clients à construire des feuilles de route de transformation à la fois ambitieuses et réalistes, alignées sur leur maturité et leur vision à long terme. Nous plaçons la création de valeur au cœur de notre accompagnement, en traduisant les enjeux digitaux en leviers business concrets. 

CIO Mag : Dans un marché du conseil dominé par de grands acteurs internationaux, vous avez choisi de positionner votre cabinet comme un acteur indépendant spécialisé sur le continent. En quoi cette proximité géographique et culturelle est-elle déterminante pour accompagner la transformation stratégique d’une entreprise opérant en Afrique?

M. T. : Notre proximité, c’est plus qu’une question géographique : c’est une compréhension fine des dynamiques socioculturelles, des usages numériques et des contraintes opérationnelles locales. Cela nous permet de construire des stratégies sur-mesure, pragmatiques et ancrées dans les réalités africaines.

Mais cette proximité va de pair avec une exigence d’excellence. La majorité de nos collaborateurs ont évolué au sein de grands cabinets internationaux comme les Big 4. Ils maîtrisent donc les meilleures pratiques internationales, qu’ils savent adapter aux contextes locaux pour garantir des transformations efficaces et durables.

CIO Mag : On constate souvent que les projets de transformation digitale échouent par manque d’adhésion des équipes. Quelle est votre méthodologie pour réconcilier l’implémentation de technologies de pointe avec la culture d’entreprise et la montée en compétences des collaborateurs?

M. T. : Nous avons une conviction forte : la transformation n’est pas qu’une affaire de technologie, c’est d’abord une affaire d’humains. C’est pourquoi, dans nos différentes missions dès le lancement du projet, nous intégrons les directions métiers et la communication interne pour co-construire une vision partagée, identifier les relais d’influence et anticiper les freins.

Nous nous appuyons sur les leaders internes de l’organisation pour porter le changement, le rendre visible, tangible et crédible. Ce travail d’adhésion, de pédagogie et de montée en compétences est la clé pour faire des ambassadeurs ou des collaborateurs acteurs et non des victimes de la transformation.

CIO Mag : Le cadre réglementaire en Afrique évolue rapidement, comme on le voit avec les nouvelles lois sur la cybersécurité ou la protection des données. Comment TFCG aide-t-il les décideurs à anticiper ces mutations pour éviter l’insécurité juridique tout en restant compétitifs?

M. T. : Dans le domaine technologique, la régulation arrive souvent après l’innovation. C’est pourquoi nous avons développé un dispositif de veille active, à l’échelle régionale et continentale, pour anticiper les mutations légales (cybersécurité, protection des données, IA, etc.).

Nous nous appuyons sur un réseau d’experts juridiques et sectoriels pour accompagner nos clients dans leurs démarches de conformité, dès la phase de cadrage des projets.

Par ailleurs, nous bâtissons un lien de confiance avec les régulateurs, en les informant des projets de nos clients dès les premières phases tout en veillant aux aspects confidentiels liés au projet. Cette démarche proactive permet de sécuriser juridiquement les projets tout en contribuant à la construction d’un dialogue constructif avec les autorités, et permet de rassurer nos clients.

CIO Mag : On ne peut ignorer l’impact de l’Intelligence Artificielle. Pour un manager africain aujourd’hui, le défi est de taille : adopter ces technologies sans devenir totalement dépendant de solutions extérieures. Quelle place l’IA occupe-t-elle dans vos recommandations stratégiques actuelles?

M. T. : L’intelligence artificielle est déjà au cœur de nos recommandations. Elle permet d’accélérer la prise de décision, de personnaliser l’expérience client, et d’optimiser les processus internes.

Mais nous sommes très vigilants à ne pas faire de l’IA une “boîte noire”. Pour nous, l’enjeu, c’est de maîtriser la technologie sans en devenir dépendant. Cela implique de :

  • Choisir des cas d’usage utiles et adaptés au contexte local ;
  • Accompagner la montée en compétences internes (data, éthique, gouvernance) ;
  • Travailler avec des partenaires technologiques maîtrisés.

Nous encourageons aussi nos clients à investir dans la souveraineté de leurs données et à soutenir les écosystèmes locaux d’innovation. Notre ambition est que l’Afrique ne soit pas seulement consommatrice d’IA, mais aussi créatrice de solutions intelligentes adaptées à ses réalités.

CIO Mag : Vous le savez sans doute : la transformation n’est pas une fin en soi, elle doit servir l’efficacité. Comment parvenez-vous à traduire des concepts parfois abstraits de “transformation digitale” en indicateurs de performance (KPI) concrets et en optimisation opérationnelle pour vos partenaires?

M. T. : Nous partons toujours d’un principe simple : pas de transformation sans impact mesurable.

La transformation digitale ne se justifie que si elle permet d’atteindre des résultats business concrets.

Chez TFCG, nous traduisons chaque initiative en KPI clairs et suivis dans le temps : amélioration de l’expérience client (Net Promoter Score, temps de réponse), optimisation opérationnelle (réduction du time-to-market, productivité des équipes), ou encore performance financière (coût d’acquisition client, chiffre d’affaires digital, ROI technologique).

Nous concevons des tableaux de bord de pilotage dès la phase de conception, pour permettre aux dirigeants de suivre l’évolution de leur transformation comme un vrai projet stratégique et non comme une expérimentation technique.

CIO Mag : Enfin, si vous aviez un seul conseil à donner à un CEO ou un DSI africain qui se sent submergé par l’ampleur des chantiers de transformation à venir, quelle serait la première étape critique pour reprendre le contrôle de sa trajectoire numérique?

M. T. : Reprendre le contrôle passe par une étape essentielle : le cadrage stratégique. Trop d’organisations s’éparpillent en lançant des projets digitaux sans vision d’ensemble.

Notre recommandation est de commencer par un diagnostic de maturité digitale, suivi d’un atelier de priorisation stratégique. Cela permet de clarifier :

  • Où vous en êtes réellement ?
  • Où vous voulez aller ?
  • Et quels sont les 2 à 3 chantiers à lancer en priorité pour créer de l’impact visible rapidement ?

Ensuite, il faut structurer une feuille de route claire, avec des quick wins, des pilotes maîtrisés et un plan de montée en charge. Chez TFCG, nous accompagnons les entreprises à chaque étape, avec un objectif : leur redonner les clés de leur trajectoire numérique, dans la durée.

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Biographie de Mohamed Touré

Mohamed Touré est un expert en transformation stratégique et digitale, Co-fondateur et Managing Partner du Cabinet de conseil Panafricain Twenty First Consulting Group (TFCG). Ancien Directeur Régional du Groupe SQORUS et Senior Manager TMT Chez Deloitte Afrique, il accompagne depuis plus de quinze ans les grandes entreprises et les gouvernements africains dans la conception et la mise en œuvre de programmes structurants de transformation numérique, de gouvernance des données et d’intelligence artificielle. 

Diplômé en Management à l’ESSEC Business School et de Telecom Paris, Ingénieur d’État français de l’ESIGELEC, titulaire d’un MBA de l’IAE de Rouen, il est également certifié en IA à l’Université de Berkeley (Californie) et en méthode Agile Scrum.

Acteur de l’écosystème numérique dans la sous-région, Mohamed Touré est également Responsable de la Sous-Commission Etudes au sein de la Commission économie numérique et entreprise digitale (CENED) du Patronat Ivoirien, lauréat Choiseul depuis 2022, et a été élevé en 2024 au grade de Chevalier de l’Ordre du Mérite des Postes et Télécommunications. 

Visionnaire et passionné, il œuvre à faire du numérique un levier de souveraineté, d’inclusion et de compétitivité pour l’Afrique, en plaçant l’innovation et la stratégie au cœur du développement du continent.

A propos de Twenty First Consulting Group 

Twenty First Consulting Group est un cabinet de conseil panafricain fondé en 2019 par des anciens consultants de Big 4 (Deloitte, EY, KPMG) passionnés par le conseil et l‘Afrique. Le cabinet accompagne ses clients dans la réussite de leurs projets de transformation et vise l’excellence en adoptant une approche innovante adaptée au contexte local. L’équipe, composée d’experts internationaux, locaux et de membres de la diaspora cumule plus de 40 ans d’expérience. Le cabinet a l‘ambition d‘accompagner ses clients à transformer leurs défis en opportunités business.

Anselme AKEKO

Responsable éditorial Cio Mag
Correspondant en Côte d'Ivoire
Journaliste économie numérique
2e Prix du Meilleur Journaliste Fintech
Afrique francophone 2022
AMA Academy Awards.
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