Côte d’Ivoire : la techno-pédagogie s’avère plus que jamais nécessaire

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Pour le Prof. Fernand Kouamé, la pratique du télé-enseignement dans les universités en ces temps de crise sanitaire liée au Covid-19 est un bon début pour les aider à aller vers la techno-pédagogie.

A l’heure où le télé-enseignement bat des records et les autorités ivoiriennes examinent les modalités de réouverture des établissements d’enseignement supérieur fermés à cause de la Covid-19, le recours à la techno-pédagogie s’avère plus que jamais nécessaire.

(CIO Mag) – Lika Campbell est étudiante en 2ème année de Sciences et Technologies du Génie industriel à l’INPHB, l’Institut national polytechnique Félix Houphouët Boigny de Yamoussoukro situé dans la région centre de la Côte d’Ivoire. Depuis la fermeture des écoles le 16 mars à cause du coronavirus, elle vit en famille, à Yopougon, dans le sud du pays. Grâce au télé-enseignement démarré le 20 avril, l’étudiante continue à se former dans la spécialité Production et Maintenance du système industriel. « Avec l’application Microsoft Teams que j’ai téléchargée sur mon téléphone, je poursuis les cours par vidéoconférence. Nous recevons également des devoirs par cette messagerie », explique la jeune fille.

En Côte d’Ivoire, le cas de Lika Campbell est identique à celui de nombreux étudiants qui continuent d’apprendre par le numérique. Alors que les calendriers scolaires s’en trouvent bouleversés, des universités et grandes écoles publiques ivoiriennes parviennent tant bien que mal à virtualiser leur façon d’enseigner. L’Université Félix Houphouët Boigny, l’Université Nangui Abrogoua, l’Université de Man, l’Université Pelefero Gon Coulibaly de Korhogo, l’Université Jean Lorougnon Guédé de Daloa, l’Ecole nationale supérieure de statistique et d’économie appliquée (ENSEA), l’Ecole normale supérieure (ENS), l’Ecole Doctorale WASCAL CCBAD… Dans le Supérieur, le télé-enseignement est exploité le temps de cette crise sanitaire pour maintenir le contact avec quelques universitaires. Particulièrement ceux de Master et Doctorat. Pour la majorité, l’école s’est arrêtée. De l’avis de spécialistes, cette situation met en évidence la nécessité d’utiliser les TIC pour transformer les pratiques pédagogiques actuelles.

La techno-pédagogie

Le télé-enseignement a permis d’assurer la continuité des cours dans l’urgence. Cependant,  cette méthode ne change presque ou pas la façon d’enseigner. L’enseignant dispense son cours comme en amphi, par visioconférence. Par contre, la techno-pédagogie fait appel à d’autres outils et ressources numériques. C’est en tout cas ce qu’affirme Prof. Fernand Kouamé. Directeur des affaires académiques et pédagogiques à l’Université virtuelle de Côte d’Ivoire (UVCI), il coordonne par ailleurs l’Ecole doctorale en informatique et sciences du numérique (ED ISN).

« En ces temps troublés par l’épidémie de la Covid-19, les enseignants font du télé-enseignement pour sauver la situation. Par contre, la techno-pédagogie englobe les TIC qui concourent à une formation en ligne faite 80 % à distance et 20% en présentiel », explique le professeur.

L’Université Virtuelle de Côte d’Ivoire

Vue intérieure du studio d’enregistrement de l’UVCI.

Selon notre interlocuteur, la techno-pédagogie est appliquée à l’UVCI depuis sa création en 2015. Dans le studio multimédia de cet établissement, les enseignants scénarisent et modélisent leurs cours ou ressources d’enseignement sous forme de vidéos de 10 à 15 min. Ou encore dans des formats multimédias (web, scorm, ppt, pdf, etc.). Découpées par objectif spécifique, ces vidéos sont suivies de ressources d’apprentissage (travaux pratiques et/ou dirigés, quiz) accessibles via la plateforme virtuelle de l’UVCI.

A partir des TIC, l’étudiant apprend dans un campus virtuel dans lequel les cours, les travaux pratiques et dirigés, les activités collaboratives virtuelles en mode synchrone (tchats, webinaires) ou asynchrone (forums, compétitions, etc.) se déroulent à tout moment et partout. « L’enseignement se fait différemment. L’université se rend chez l’apprenant qui est évalué pour chaque leçon par un devoir à rendre en fin de semaine et par un examen final en fin de session sur les sites de composition en présentiel. Le jour de l’examen, il est dirigé vers nos points de présence physique qui sont les universités publiques du pays, où nous pouvons vérifier son identité », rajoute notre source. Par ailleurs, le système de tutorat réalisé par les enseignants ou des tuteurs permet de socialiser les apprenants et de les accompagner dans cet écosystème virtuel, qui brise les barrières physiques et permet de travailler dans des communautés virtuelles.

Prof. Kouamé poursuit : « Avec la techno-pédagogie, l’étudiant est autonome et co-construit son savoir. Souvent, il est amené à approfondir ses connaissances en consultant d’autres ressources disponibles en ligne. A l’UVCI, nous avons basé la techno-pédagogie sur l’utilisation du smartphone, facile à avoir et à transporter », révèle l’enseignant.

Outre le studio multimédia, l’Université virtuelle s’est dotée d’un incubateur, d’un accélérateur de startups et d’un laboratoire de fabrique (ou FabLab) pour accompagner les apprenants à la création d’entreprises. L’UVCI organise périodiquement des compétitions entre étudiants de toutes les régions du pays, pour détecter des talents et des détenteurs d’idées de projets innovants afin de les coacher autour d’un même projet pédagogique ou de création d’entreprises. Ainsi, quatre SARL ont été déjà créées et une dizaine sont encore en incubation.

Affranchis des contraintes liées aux transports et à la faible capacité d’accueil des universités, les 10.000 étudiants de l’UVCI n’ont pas arrêté les cours malgré la pandémie. Pour s’en convaincre, CIO Mag a rencontré l’étudiant-entrepreneur Touré Ben Alioune Franck. Affecté dans cette université après le Bac obtenu en 2016, il y est aujourd’hui en Master 1 Business en Communication Digitale. Pour étudier, il s’organise en fonction de ses activités génératrices de revenus. Il s’accorde entre 1 h 30 et 5 h par jour pour ses recherches et exercices. « Nous avons à notre disposition une plateforme de cours ; chaque étudiant accède à un espace (Back Office) où il reçoit ses cours et ses devoirs ; en plus, nous avons la possibilité d’échanger avec les enseignants ou tuteurs par tchat ou dans un forum », explique Touré Ben. Sans interruption, il suit ses cours dans la spécialité Block Chain.

Au-delà du télé-enseignement

Selon Prof. Kouamé, l’une des missions de l’UVCI est d’aider l’ensemble des universités publiques à transformer leurs pratiques pédagogiques pour les rendre numériques. Dans ce cadre, un studio d’enregistrement a été installé à l’Université Félix Houphouët Boigny. Deux autres studios sont en construction à l’Université Jean Lorougnon Guédé de Daloa, ainsi qu’à l’Université Alassane Ouattara de Bouaké. Dans 2 ans, toutes les universités publiques devraient être équipées d’un local de ce type. Objectif : opérationnaliser la techno-pédagogie en fonction des réalités de chaque structure. « Après la Covid-19, les universités continueront à coup sûr avec le télé-enseignement qui présente des avantages certains. C’est déjà un bon début pour les aider à aller vers la techno-pédagogie. Ce qui peut être fait à distance sera fait en mode virtuel, et le reste en mode présentiel », dit-il.

A l’en croire, au moins 20% des enseignants des universités publiques ivoiriennes ont été formés en techno-pédagogie depuis 2012. Il s’agit d’ingénieurs techno-pédagogues, de concepteurs de MOOC (Massive Open Online Course) et de FOAD (Formations Ouvertes et à Distance). L’écosystème numérique n’est donc pas désert. Les ressources humaines existent. Pourtant cette méthode est loin d’être appliquée. En cause, l’absence de culture numérique. « Je suis convaincu que la Covid-19 va changer les mentalités », rassure Prof. Kouamé, avant de conclure : « Dans le système actuel, les cours sont reportés lorsqu’un enseignant est en déplacement. Ce qui n’est pas faisable avec le numérique qui permet de respecter le calendrier académique, de former en masse sans se soucier des capacités d’accueil des amphis, de faire plusieurs rentrées semestrielles au cours d’une même année, de mutualiser les ressources matérielles. Le numérique est l’aboutissement du système LMD (Licence, Master, Doctorat) et constitue l’un des leviers pour la résolution du problème de sureffectif dans l’enseignement supérieur. »

Anselme AKEKO, Abidjan

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