La démocratisation du haut débit passe nécessairement par l’existence d’un backbone national

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‘Engagée à Connecter le Monde’, c’est le slogan de l’Union Internationale des télécommunications, l’Agence spécialisée des Nations Unies pour les Télécoms/TIC. Dans cet entretien, Brahima SANOU, Directeur du Bureau des Télécommunication à l’UIT explique le rôle de son organisation et des partenaires dans la création et le renforcement d’un environnement favorable au développement rapide du haut débit. Il explique également l’importance des cadres réglementaires appropriés en vue du déploiement des programmes et projets structurants d’infrastructures nationales, régionales et continentales large bande.

Comment jugez-vous les dernières évolutions concernant le déploiement de réseaux à (très) haut débit en Afrique ?
Les réseaux hauts débits connaissent une évolution significative en Afrique ces dernières années tant aux niveaux national, régional qu’international pour ce qui est de la connectivité large bande en fibre optique ; que ce soit au niveau de l’interconnexion entre pays ou le raccordement aux câbles sous-marins.
L’on peut affirmer à ce niveau que le Sommet Connecter l’Afrique tenu à Kigali au Rwanda en Octobre 2007 qui, en rappel de ses objectifs 1 et 2 invitaient les pays africains à connecter respectivement les capitales africaines au large bande à l’horizon 2012 et les villages africains à l’horizon 2015, a marqué un coup d’accélérateur pour le déploiement de backbones en fibre optique en Afrique. Les chantiers se poursuivent toujours sur le continent, même si l’on peut noter des disparités entre les sous régions, avec l’Afrique septentrionale et australe dans le peloton de tête dans le déploiement de backbones en fibre optique.
Quid des Plans nationaux Large Bande en Afrique ?
Dans le domaine des politiques et stratégies, selon nos statistiques et analyses, 22 pays africains au Sud du Sahara soit 50% ont adopté des Plans Nationaux Large Bande (PNLB) et 7 soit 16% projettent de le faire très prochainement. Parmi ces pays qui ont adopté des PNLB plus de 50% ont essentiellement comme objectif d’assurer une couverture nationale des infrastructures et la promotion des services.
Pour aller plus loin dans cette politique et de façon plus pratique ,6 pays soit 14 % ont non seulement adopté des PNLB mais l’ont inclus dans la définition du Service Universel.
Parmi ces pays ont peut citer : Burkina Faso, Ghana, Rwanda, Uganda, Namibie et Nigéria.
Ce travail est en corrélation avec l’Objectif 1 (Rendre universelle la politique en faveur du large bande) de la Commission Le large bande au service du développement numérique á savoir : D’ici 2015, tous les pays devraient disposer d’un plan ou d’une stratégie au niveau national dans le domaine du large bande ou intégrer le large bande dans les définitions de l’accès et du service universels.
Donc sur le plan des politiques et stratégies les choses évoluent dans le bon sens pour la mise en place d’un environnement propice déploiement de réseaux à (très) haut débit.
Quels sont les pays qui font le plus d’efforts pour favoriser la démocratisation du haut débit ?
Tout d’abord, la démocratisation du haut débit rime avec existence d’un bon backbone national en fibre optique et bonne bande passante internet. A ce propos, et comme précédemment annoncé, les pays d’Afrique du nord et australe tiennent la tête ; mais les autres sous régions ne sont pas pour autant en reste. A travers le continent, on peut citer de façon non exhaustive :
• Les remarquables avancées en Afrique de l’Ouest, avec le leadership du Sénégal qui s’est engagé dans les années 90 dans le déploiement d’un réseau national de transport en fibre optique et les pays comme le Nigéria et la Côte d’Ivoire, pour ne citer que ceux-là ; le Sénégal s’est par exemple récemment connecté à un deuxième câble sous-marin en plus du SAT3 : le câble ACE(Africa Coast to Europe) dont l’inauguration a eu lieu à Dakar en 30 Janvier 2013.
• En Afrique centrale avec le Cameroun qui, ces cinq dernières années, a déployé plus de 5000 kms de fibres optiques permettant ainsi de réaliser plus de 70 % de son potentiel de transport national haut débit et le Congo, le Gabon et la RD Congo qui ont engagé d’importants projets de déploiement de backbones en fibre optique ;
• En Afrique de l’Est avec des pays comme le Kenya et le Rwanda ;
• Il y a des avancées positives en Afrique Australe avec le leadership de l’Afrique du Sud ;
• Et enfin l’Afrique du Nord avec le Maroc, la Tunisie et l’Egypte.
En bref, il est difficile d’établir une véritable compétition entre les pays en vue d’un classement ; l’on peut seulement affirmer que les réalités socio-économiques ainsi que l’impact du haut débit sont variables selon les pays. Toutefois, l’on note que la tendance est que les pays les plus industrialisés font le plus d’efforts pour satisfaire la demande.
Quel est le potentiel de croissance du continent africain en matière de haut débit ?
Actuellement, moins de 2 % de la population de la plupart des pays africains a accès au haut débit. La Commission Large bande a fixé des cibles ambitieuses à atteindre à l’horizon 2015. Si en plus, l’on considère que 10 % de croissance des abonnements au haut débit entraîne une croissance du PIB de plus de 1,3 % (selon une étude de la Banque Mondiale datant de 2009 et mettant en évidence une corrélation directe entre la hausse du taux de pénétration du large bande et l’augmentation de la croissance économique), l’on est alors enclin à croire à un potentiel énorme de croissance du haut débit en Afrique.
Le potentiel en termes de création d’emplois et de valeur ?
En tant qu’activité transversale, les Télécommunications/TIC sont omniprésentes dans tous les secteurs d’activités. Aussi, je tiens à rappeler qu’un taux de pénétration de 10 % du haut débit entraîne une croissance du PIB de plus de 1,3 % ; de plus, le même taux de croissance de la télédensité fixe se traduit par une augmentation d’environ 0,5% du PIB ; appliquée au domaine de la téléphonie mobile, ce même taux génère 0,7% de croissance du PIB . Il va s’en dire qu’un taux de pénétration des Télécoms/TIC de 10% dans toutes ses composantes génère au moins 2,5% de taux de croissance du PIB : c’est donc dire qu’un fort potentiel de développement est lié au développement des Télécommunications/TIC en général et du large bande en particulier. Cette croissance ainsi générée par les Télécoms/TIC s’accompagne nécessairement de création d’emplois directs et indirects. A titre d’exemple, les emplois directs créés dans le secteur des Télécoms/TIC à travers le déploiement et l’exploitation des infrastructures, le développement et le déploiement des applications TIC haut débit, le renforcement des capacités en TIC, la production des contenus locaux et la ventes des services de Télécommunications/TIC. Des emplois indirects seront créés dans les autres secteurs à travers le déploiement et l’exploitation dans les organisations/entreprises des systèmes TIC internes qui nécessitent la présence permanente dans ces organisations/entreprises d’une main d’œuvre qualifiée en Télécom/TIC.
Le potentiel des Télécoms/TIC n’est pas toujours bien perçu par certains acteurs et à cet effet, l’UIT et particulièrement l’UIT-D a un rôle primordial à jouer en vue de l’adhésion de tous les acteurs économiques et politiques à cette dimension socio-économique des Télécoms/TIC.
Il y a une différence de perception globale de la notion de (très) haut débit d’un pays à l’autre. Comment l’UIT définit-elle ces notions?
Il n’y a pas une définition stricte et fermée du haut débit ; le concept étant souvent dicté par l’évolution technologique et les nouvelles applications de plus en plus gourmandes en débit qui obligent l’utilisateur à s’adapter. Il y a quelques années de cela, des débits de l’ordre de 512 Kbps et 2 Mbps pouvaient être considérés respectivement comme le haut débit et le très haut débit ; mais de nos jours, avec l’avènement de technologies comme le VDSL2 (Very High bit rate Digital Subscriber Line version 2) ou le LTE-Advanced (Long Term Evolution – Advanced), les débits en téléchargement pour l’abonné peuvent théoriquement atteindre respectivement 100 Mbps et 1 Gbps (1000 Mbps).
Le plus important, c’est que la notion de haut débit et de très haut débit reste étroitement liée au confort d’utilisation pour l’abonné final au vu des applications qu’il exécute sur sa connexion Internet.
Les investissements sur les réseaux filaires restent nécessaires pour offrir du haut débit aux utilisateurs. Mais ces investissements restent en deçà du seuil nécessaire. Est-ce qu’il n y a pas un risque de voir un fossé se creuser.
Les technologies mobiles se développent rapidement mais l’accès de base par le réseau filaire reste primordial pour offrir de nouveaux types de services tels que l’accès à Internet de type xDSL (incluant le VDSL2 tantôt évoqué). A cela, il faut ajouter la nécessité de développer les backbones en fibre optique pour fournir le haut débit. Les investissements dans les réseaux filaires en général, et dans la fibre optique en particulier, restent en deçà du seuil nécessaire pour plusieurs raisons dont :
• La fausse perception du filaire lors de l’avènement du mobile : d’aucuns ont longtemps fait courir l’idée que le mobile (le sans fil en général) allait remplacer le filaire ou, en d’autres termes, est une technologie concurrente du filaire.
• Les opérateurs des réseaux mobiles GSM existants ne sont pas encore convaincus de l’efficacité à court et moyen terme, des investissements qu’ils ont à faire pour le remplacement de leurs réseaux existants qui leur assurent un retour sur investissement intéressant ;
• Des infrastructures et des réseaux du service de téléphonie fixe, souvent obsolètes, restés dans le portefeuille de plusieurs Etats dépourvus des ressources nécessaires à leur renouvellement pour offrir des services innovants aux usagers ;
• Des cadres réglementaires parfois non adaptés au déploiement et à l’exploitation des infrastructures et des réseaux large bande ;
• Un niveau de culture numérique encore faible à tous les niveaux de la société.
A côté de ces facteurs, il y a lieu de rappeler la crise financière de 2008 qui a durci la recherche de financement à tous les niveaux, y compris dans le secteur des télécoms/TIC. La demande dans le haut-débit existe en Afrique ; il y a lieu de travailler à trouver le financement nécessaire pour le développement du haut débit mais aussi des réseaux filaires qui lui servent de fer de lance : naturellement, il y a lieu d’y apporter rapidement une réponse adéquate, au risque de voir le fossé se creuser davantage.
Quelles sont les actions menées par l’UIT pour appuyer le développement du haut débit en Afrique ?
En sa qualité d’Agence des Nations Unies spécialisée dans les TIC, l’UIT appui ses Etats membres dans le développement de projets de réseaux large bande en vue de tenir les engagements du Sommet Connecter l’Afrique de Kigali de 2007. Cela se traduit par un accompagnement multiforme prenant entre autres en compte :
• Le suivi et l’évaluation des engagements de Kigali par les parties prenantes et qui fait l’objet de publications régulières ;
• L’assistance directe aux pays par des études de faisabilité dans le domaine des réseaux large bande ;
• Le déploiement de réseaux d’accès large bande sans fil dans certains pays : c’est le cas du projet conjoint UIT/Fondation McCaw ;
• L’assistance à l’harmonisation du cadre règlementaire : cf. le projet conjoint de UIT/Union Européenne dénommé HIPSSA (Harmonization of ICT Policies in Sub Saharan Africa)
• Travaille beaucoup sur le renforcement des capacités humaines dans tous les domaines liés aux TIC ;
• Fournit une assistance technique directe aux pays les moins avancés et les pays en besoins spéciaux ;
• Offre une plate-forme mondiale de discussions et de partage d’expérience sur les priorités et stratégies de développement pour l’adoption de plans d’action afin de guider le travail de développement dans le monde entier.
A côté de cela, l’UIT publie des études et met à la disposition des Pays Membres les documents de stratégies et supports nécessaires afin que l’infrastructure soit déployée avec l‘aide du secteur privé dans des partenariats gagnant-gagnant, avec le souci de l’accès universel aux services de base. Il s’agit d’avoir une couverture minimale pour tous les citoyens dans un pays même dans les zones rurales et défavorisées.
On a vu l’arrivée de plusieurs câbles fibre optique et le déploiement backbones dans plusieurs pays d’Afrique. Est-ce que l’arrivée de ces infrastructures suffit pour dynamiser le marché ?
L’accès aux câbles sous-marins est une condition nécessaire, mais non suffisante pour dynamiser le marché des télécoms/TIC ou même du haut débit en Afrique. La preuve en est que des pays Africains qui ont eu accès au câble sous-marin SAT3 au même moment connaissent aujourd’hui des fortunes diverses pour ce qui est du développement du haut débit par exemple. Il va donc s’en dire qu’il faille, en plus de l’accès au câble sous-marin, travailler entre autres à :
• développer l’accès haut débit pour l’usager final ;
• développer des contenus locaux ;
• développer de nouveaux services répondant aux besoins des usagers ou même les devançant ;
• adapter le cadre règlementaire pour prendre en compte les nouveaux réseaux et services ;
• Les opérateurs de ces câbles fibre optique doivent être tenus d’offrir à leurs concurrents un accès ouvert, sur une base équitable et non discriminatoire, à leurs réseaux et leurs installations essentielles en différents points des réseaux.
Au chapitre des contenus, l’Afrique a aussi une carte à jouer ?
Oui, le partage des savoirs et l’enrichissement réciproque des peuples est le creuset de la nouvelle Société de l’Information. Aussi l’Afrique doit jouer sa partition et valoriser ses richesses en les mettant en ligne ; cela suppose donc la création de contenus locaux pour non seulement satisfaire la demande sur place, mais aussi créer des contenus idoines qui soient également attrayant pour l’extérieur pour prendre pleinement part à ce rendez-vous du donner et du recevoir qu’est la Société de l’Information.
Mais convenez avec moi que cela ne saurait devenir réalité sans garantir un niveau approprié d’accès haut débit sur toute la chaîne de connectivité pour l’utilisateur final.
Par ailleurs, comparée à d’autres régions du monde, l’Afrique a un faible nombre de serveurs Internet. De même, les contenus locaux sont peu nombreux et souvent hébergés à l’extérieur du continent.
Comme solutions à ces phénomènes qui sont liés, il faudra, mettre en place des stratégies et politiques nationales de développement de contenus locaux mais surtout les gouvernements et les services publics devront disposer de serveurs pour héberger leurs données.

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