Nabou Fall (Ceo de Vizeo) : « Le challenge n’est plus d’avoir des femmes entrepreneures mais des championnes »

Informaticienne, mentor, formatrice en leadership, spécialiste des relations publiques et du marketing, Nabou Fall a occupé des postes de responsabilité dans de grandes entreprises de télécommunication. Depuis 2007, elle est directrice générale de l’agence de communication Vizeo. Un parcours somme toute inspirant pour les entrepreneures et les jeunes, qui peuvent, grâce à son accompagnement, atteindre une taille critique et une indépendance financière. Mais comment s’y prend-elle ? Entretien. 

 

Cio Mag : En quelques mots, comment transmettez-vous aux jeunes et aux femmes cette passion que vous avez pour l’entreprenariat ?

Nabou Fall : La femme africaine a toujours été entrepreneure, d’ailleurs on le voit quand on va au marché, ce sont les femmes qui contrôlent le vivrier. Donc, la passion elle existe déjà. Ma mission est plutôt de leur apporter des outils qui leur permettent de pérenniser et de rentabiliser leur business aux fins de grandir et d’atteindre une indépendance financière durable. L’autre volet de l’accompagnement concerne la confiance en soi, la gestion de la visibilité et de la marque personnelle ou personal Branding. Des outils et softskills essentiels tels que l’intelligence émotionnelle, la prise de parole en public, le leadership donnent aux femmes entrepreneures une perspective plus large de leurs possibilités.

Quelle description faites-vous aujourd’hui de l’entreprenariat féminin ?

Aujourd’hui, les femmes sont encore en majorité dans des entreprenariats de base. Elles sont commerçantes, prestataires de services essentiels et ne sont pas formalisées pour la majorité. Elles ont besoin de compétences, de réseaux, de financement & de mentors/sponsors. Elles ont besoin de se familiariser avec de nouveaux outils et d’être accompagnées avec pertinence.

Pensez-vous que le numérique peut-il être (s’il ne l’est pas encore) un catalyseur du potentiel de la femme africaine dans l’entreprenariat ?

Le numérique est certes un catalyseur mais c’est aussi l’un des leviers essentiels de l’entreprenariat aujourd’hui. Pour les femmes, le numérique permet d’accéder aux marchés via des plateformes digitales de e-commerce. Les réseaux sociaux leur permettent d’agrandir leurs réseaux, de gérer leur image de marque en ligne, d’accroître leur visibilité et de développer leur business.

« La maîtrise du smartphone est un vrai “sésame ouvre-toi”… Pour connaître ses droits et apprendre, l’internet est une mine d’or s’il est bien utilisé. »

Le digital ouvre l’accès aux opportunités de formations et de financement. La maîtrise du smartphone est un vrai “sésame ouvre-toi”. Lors de récentes formations de femmes entrepreneures, 99% d’entre elles m’ont révélé que la gestion de leurs agendas ainsi que de leur business se faisait avec leur téléphone.

Il existe de nombreuses applications pour se former, gérer son temps, ses finances, son bien-être qui sont encore méconnues du grand public mais le processus est en cours.  Avec ma fondation WIMNET nous organisons des formations ainsi que des séances d’informations à l’égard des femmes. Cette année, j’ai été au Mali, au Niger, en Guinée, au Sénégal et en Côte d’Ivoire pour former des femmes au digital, levier de l’entreprenariat féminin. Pour connaître ses droits et apprendre, l’internet est une mine d’or s’il est bien utilisé.

Vous êtes régulièrement sollicitée comme jury ou mentor par des organisations publiques ou privées. Pensez-vous que les mesures prises dans de nombreux pays à travers l’Afrique pour favoriser l’entrepreneuriat féminin ont un impact significatif sur le paysage de la création d’entreprise ?

Je pense que ces mesures sont nécessaires et je vois bien leur impact sur les bénéficiaires. Moi-même j’ai pu bénéficier d’une formation sur les femmes investisseurs, un parcours totalement digital organisé par la commission économique de l’UA et implémenté par l’Institut africain de développement économique et de planification (IDEP). Je participe à de nombreux programmes d’accompagnement de femmes financés par les partenaires multilatéraux en tant que formatrice, coach ou co-conceptrice. A la fin des programmes, je vois des femmes enrichies de nouvelles connaissances et d’un nouveau réseau. Ce qui leur ouvre des perspectives et transforme leur état d’esprit. Au-delà de l’acquisition de compétences techniques, on mise aussi de plus en plus sur le développement personnel à travers la formation aux softskills et le coaching personnalisé. Cela donne aux femmes entrepreneures la mesure de leur potentiel et les aide à se dépasser dans leur business.

Comment l’incubateur Impact Hub Abidjan contribue-t-il à améliorer cet impact, notamment en termes de croissance économique et d’innovation ?

Notre objectif en créant Impact Hub, c’est de contribuer à l’écosystème entrepreneurial ivoirien de façon pertinente et impactante. Nous faisons partie d’un réseau mondial d’incubateurs d’impact qui ont des actions à travers le développement de programmes mais aussi l’implémentation. Nous avons développé et implémenté plusieurs programmes pour la GIZ, l’Ambassade des États-Unis, notamment Academy for Women Entrepreneurs, Next Stage, Incubabi, Agridemin, etc.

Au-delà des programmes nous offrons un espace de coworking à des tarifs compétitifs très accessibles aux entrepreneurs, des salles de formation et de réunion, des bureaux privés à louer et l’accès à une communauté d’entrepreneurs de plus de 1000 personnes qui facilite le networking à travers nos événements.

Nous renforçons les capacités de nos entrepreneurs à travers des formations, des ateliers pratiques, des partages d’expérience et nous encourageons les innovations. Nos formations en pitch & investment readiness préparent nos cohortes à pitcher leurs projets devant des investisseurs au cours de demo days. Ceci permet la mise en relation avec des financiers et met l’entrepreneur en situation réelle.

S’il vous était demandé de proposer des mesures urgentes pour accroître les ressources entrepreneuriales en faveur des jeunes et des femmes à travers des mécanismes qui sont accessibles et agiles, et qui fonctionnent, que préconiserez-vous ?

– Des formations pratique.

– L’accès et la compréhension du numérique ainsi que sa pertinence pour l’entrepreneur.

– Le soutien aux structures d’accompagnement privées qui contribuent beaucoup à la maturité des écosystèmes.

– Des espaces d’échanges entre entrepreneurs, structures d’accompagnement privées, partenaires multilatéraux / bilatéraux, établissements financiers & structures d’Etat dédiées, afin de coconstruire des politiques adaptées de formation et de financement.

– La décentralisation même virtuelles des initiatives qui sont nombreuses dans les capitales mais quasi inexistantes à l’intérieur du pays.

– Des synergies constructives entre les différents acteurs de l’écosystème pour des solutions pertinentes aux challenges des entrepreneurs

– Une meilleure collaboration secteur privé et écosystème entrepreneurial pour des programmes RSE qui répondent aux réalités du terrain.

– Des études pertinentes sur l’état des lieux qui dégageraient des données sur la réalité du terrain. Ces données peuvent aider à mieux façonner les programmes ainsi que les modes de financement.

– Plus d’équité en général pour les femmes quand il s’agit d’accès aux financements et aux opportunités.

– Accessibiliser le mentorat pour des résultats plus durables.

« … j’ai juste l’impression que les femmes et les jeunes entrepreneurs sont un phénomène de mode (…) les besoins en financement des femmes doivent être analysés afin que les solutions soient adaptées et non copiées collées »

De votre point de vue, que peuvent espérer les femmes et les jeunes entrepreneurs du “New Deal” au menu du Sommet France-Afrique prévu du 7 au 9 octobre prochain à Montpellier ?

Je ne sais pas car j’ai juste l’impression que les femmes et les jeunes entrepreneurs sont un phénomène de mode, une vague sur laquelle tout le monde surfe en ce moment. Les jeunes rêvent d’Europe par désespoir et non plus parce qu’ils y croient. Le thème qui est “réinventer la relation ensemble” est très fort, mais les challenges des jeunes entrepreneurs et des femmes du continent seront-ils adressés ? Et si oui, par qui ? Je crois de plus en plus aux solutions endogènes construites sur la base des réalités locales. Néanmoins, dans le cadre des relations bilatérales, si nos recommandations sont entendues et portées par des interlocuteurs engagés, les canaux de coopération pourront être plus adaptés au terrain. En effet les besoins en financement des femmes doivent être analysés afin que les solutions soient adaptées et non copiées collées.

Le challenge n’est plus d’avoir des femmes entrepreneures mais plutôt de créer des championnes qui vont réellement contribuer à l’économie du continent.

Propos recueillis par Anselme AKEKO

Anselme Akeko

Anselme Akeko

Anselme Akéko est journaliste ivoirien spécialisé en économie numérique. Passionné de web journalisme et de fact-checking, il est correspondant permanent de Cio Mag en Côte d'Ivoire depuis 2013.

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