« Une autre Afrique est possible et il faut la bâtir dès à présent »

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Richard Attias, Président de RA&A.

En exclusivité pour CIO Mag, Richard Attias, Président de RA&A, partage ses grandes convictions. Il revient sur son parcours et ses ambitions pour le continent. A commencer par l’annulation de la dette publique, l’avènement d’un nouvel ordre économique mondial et la place de l’Afrique dans le monde post-Covid-19. A découvrir aussi son point de vue, en qualité d’Expert en stratégie de communication sur le positionnement et les nouvelles stratégies des Etats et sur l’impact du digital dans le développement du continent.

Propos recueillis par Mohamadou Diallo et Aurore Bonny

Votre fondation, The New York Forum Institut, a réuni, la semaine dernière, lors d’une conférence virtuelle, cinq chefs d’Etats africains*. La question de la dette a été au centre des échanges. Quels sont les messages forts à retenir ?   

L’un des messages forts est de constater que le cataclysme ou le tsunami, tant théorisé et appréhendé pour le continent africain, n’a pas eu lieu. L’Afrique est toujours debout malgré quelques cas de coronavirus. De façon réaliste et optimiste, le continent a su prouver au reste du monde sa grande capacité de résilience, malgré la fragilité de son système sanitaire. Toutefois, si l’Afrique est relativement épargnée sur ce plan, au niveau économique, les conséquences peuvent se révéler désastreuses. D’où la nécessité, pour les cinq chefs d’Etats, de lancer un appel lors de cette conférence virtuelle. Pour reprendre la conclusion d’Uhuru Kenyatta, Président de la République du Kenya, plutôt que de considérer l’Afrique comme un problème, il faut de préférence la considérer comme étant une partie de la solution.

Pourquoi, est-il nécessaire d’annuler les dettes africaines dans ce contexte de crise ?

Cette annulation de la dette est souhaitable, accessible et indispensable au nom de la solidarité et des valeurs humanistes. Elle ne représente que 2% des montants mobilisés par les pays développés pour contrer la crise sanitaire. La planète entière subit un véritable cataclysme économique. Si on veut  aider l’Afrique à redémarrer, il faut l’aider au niveau de sa dette publique et voir quels réaménagements peuvent être faits sur la dette commerciale. Mais, il faut éviter que cette annulation ou ce rééchelonnement de la dette soient perçus par les investisseurs comme une défaillance de l’Afrique face à ses engagements. Ce pourrait être préjudiciable au continent.

Ne faudrait-il pas, dans un premier temps, se lancer dans l’audit de cette dette pour mieux comprendre son utilisation ?

Pour plus de transparence dans la gestion et pour une meilleure relance des économies, un audit est nécessaire. C’est ce qui permettra de mieux comprendre comment est utilisée cette dette. Et ceci ne vaut pas seulement pour l’Afrique. Je crois que la Chine, en tant que grand débiteur du continent africain, peut significativement faire cet effort. Les montants des dettes sont faramineux et le citoyen lambda ne comprend plus pourquoi. Il doit lui-même contribuer à ce remboursement, qui s’étalera sur plusieurs générations. Je crois qu’il faut avoir un discours de transparence, de franchise et d’honnêteté intellectuelle. C’est en ce sens que les cinq chefs d’Etats ont lancé, lors de ce panel pour un nouvel ordre mondial, un appel solidaire et impactant. Cette crise est une belle opportunité pour procéder à un reset (NDLR : pour remettre les compteurs de la dette à zéro).

Monsieur Attias, vous organisez de grandes rencontres internationales et vous conseillez plusieurs chefs d’Etats. Quel est le ressort de votre motivation ?

A la base, je suis ingénieur en Génie civil. J’étais alors prédestiné à construire des ponts et des barrages. A la place des infrastructures, j’ai fait un autre choix de vie, celui de cimenter les relations humaines. D’être un catalyseur de plusieurs générations de femmes et d’hommes de divers horizons. C’est d’autant plus vrai que la valeur de base, qui sert de dénominateur commun aux 54 pays du continent africain, ce sont ses peuples. J’ai à cœur de mettre en lumière mon continent chaque fois que cela est possible. Cette africanité est dans mon ADN. Cet attachement à l’Afrique, j’ai réussi à le diffuser et à le partager avec l’ensemble de mes collaborateurs.  Cela fait trois décennies que je nourris cet idéal pour l’Afrique. C’est d’une part, un endroit privilégié pour le faire et d’autre part, ma terre d’origine. Et j’ai un attachement affectif très fort. Je suis natif de Fès au Maroc, où j’ai vécu une bonne partie de ma jeunesse, avant de poursuivre mes études supérieures en Europe.

Quelle est la nature de vos activités en Afrique ?

J’organise de grands forums sur le continent. J’ai assuré l’organisation du dernier Sommet de l’Union africaine au Niger. Au Gabon, j’ai organisé cinq New York Forum Africa et au Rwanda, la dernière Assemblée générale de la Banque africaine de développement. En Côte d’Ivoire, j’ai été à l’initiative des Jeux de la Francophonie. Ce sont de beaux challenges.

Au-delà des conférences, quels conseils prodiguez-vous aux Chefs d’Etats ? Qu’est-ce qui singularise votre approche ? 

Dans le cadre de notre approche stratégique de communication, nous essayons d’aider les Etats, les gouvernements et les entreprises à développer leur influence et à optimiser leur image.

« Je suis convaincu que chaque pays est une marque en soi. Elle doit être bien perçue et être suffisamment différenciée. Nous conseillons aux pays d’analyser ce qui les différencie des autres. »

Tant au niveau sous-régional, qu’au plan régional et à l’international. Ce qui détermine en effet l’intérêt des investisseurs internationaux, c’est la spécificité de chaque pays. Et cette valeur spécifique, qui suscite l’intérêt, se cultive via une stratégie de communication bien ciblée et bien pensée.

Quelle leçon peut-on tirer de cette pandémie ?

La pandémie nous apprend deux choses. Premièrement, il faut dédier un budget à tous les systèmes sanitaires. Les souhaits de bonne santé ne doivent pas être réduits au jour de l’an. Il faut agir quotidiennement pour que ces souhaits deviennent une réalité.

Deuxièmement, il faut avoir accès à la technologie si nous voulons rester connectés, inclus et ne pas être rejetés en cas de crise. La technologie permet de nous faire livrer nos achats, d’éduquer nos enfants en ligne et de ne pas sacrifier une génération. Car, si cette jeune génération ne va pas à l’école, elle sera perdue ou ira dans le secteur informel. Et les parents seront sans ressources.

Il faut absolument que l’on équipe l’Afrique en télécoms et en ordinateurs. Aujourd’hui les ordinateurs ne coûtent plus chers. Nous n’avons pas besoin qu’ils soient ultra sophistiqués. Si les grandes entreprises et les grandes fondations internationales veulent aujourd’hui aider les jeunes africains, qu’elles leur offrent des ordinateurs. Ils sont utiles à l’accession au savoir et à la culture.

Et donc, le digital est un levier indispensable au développement africain ?

Pendant longtemps, nous avons fait des plaidoyers pour aider l’Afrique à sauter une génération au plan de la digitalisation. Ce continent a eu cette formidable opportunité, bien avant que d’autres en parlent. Sa jeunesse, qui représente sa vraie valeur et sa vraie richesse, a déjà été sensibilisée à tous les outils. Le jeune africain est avide de connaissances. Il préfère se sacrifier sur nombre de domaines plutôt que de sacrifier son abonnement au téléphone portable. Car, c’est ce qui le relie à la planète, au savoir, à ses amis, aux résultats sportifs, à la musique et à la culture. Pour cette seule raison, il faut absolument que l’ensemble des dirigeants, et pas seulement quelques-uns, digitalisent leurs pays.

Comment y parvenir ?

De façon utopique, si les pays et les dirigeants prenaient le risque de diminuer le budget de la défense et parvenaient à vivre dans un monde de paix, ils pourraient alors décider de réaffecter les masses budgétaires à l’éducation et la technologie, en redonnant une priorité à l’indispensable. Par ailleurs, devons-nous revisiter nos priorités en termes d’investissement ? Entre un complexe sportif, dont l’usage est limité à seulement quelques manifestations, et un équipement sanitaire ou la formation des jeunes, quel choix opérer ? Il est absolument nécessaire que ces dirigeants réfléchissent en chefs d’entreprises et pas seulement en politiques. Les Emirats arabes unis et la Corée ont compris et avancent très vite. Leurs ministres rendent des comptes sur les résultats de leurs travaux. Ils sont élus au mérite et au résultat. Cette culture du mérite est impérative et indispensable pour le progrès de l’Afrique. Le « made in Africa » doit également s’imposer. Seules les matières premières transformées localement doivent être exportées, que cela plaise ou non aux partenaires extérieurs. Et c’est possible.

Quels secteurs doivent en priorité bénéficier de la numérisation ?

Incontestablement, celui de la monnaie électronique. La densité de population du continent représente la masse critique qui permet à une entreprise de se démultiplier. En Amérique, de nombreuses licornes ont réussi grâce à la consommation de masse à l’échelle locale. Si le fameux traité de libre-échange africain se met finalement en place, d’ici à la fin d’année, ce qui réussira dans un pays pourra l’être à l’échelle du continent. Compte tenu de la population africaine, la base potentielle de client sera d’un milliard d’individu. C’est colossal.

Pour ce qui est du commerce électronique, il faut qu’il y ait un Alibaba africain. Il est possible de créer des champions dans l’agriculture digitalisée. Dans le domaine de l’énergie renouvelable, notre continent a tout ce qui est nécessaire. Dans l’éducation, je pense qu’il y aura davantage d’opportunités pour développer l’éducation en ligne. Des jeunes, issus de contrées éloignées, pourront ainsi accéder à l’éducation.

Si nous créons ce cercle vertueux d’internet, composé de l’ordinateur, des réseaux et de la télécommunication, alors, au regard des multiples langues parlées en Afrique, les contenus multilingues vont se développer. L’horizon est illimité.

Par ailleurs, j’ai exhorté les Etats à transformer les compétences en créant, par exemple, des écoles d’adaptations des connaissances, via des programmes d’une année. Ceci afin d’éviter d’avoir des chômeurs dont les compétences ne sont pas requises. Pour la formation professionnelle, le public et le privé doivent s’unir dans des partenariats gagnant-gagnant.

Vos espoirs sur l’Afrique de demain ?

Je souhaite que l’on cesse de dire que l’Afrique est le continent du futur. Car, c’est d’ores et déjà le continent du présent. Un continent avec lequel il faut travailler. Cette perception doit être acquise et les gouvernants doivent être autour de la table de la globalisation. Il faut tout remettre à plat, revoir les grandes institutions et donner à l’Afrique la place qu’elle mérite. Nous, Africains, devons faire preuve d’un sens civique, d’un sens moral et d’une honnêteté intellectuelle très forts. Mais, nous devons aussi avoir l’amour du prochain.

* Les chefs d’Etat du Kenya (Uhuru Kenyatta), du Sénégal (Macky Sall), de Côte d’Ivoire (Alassane Ouattara), du Niger (Mahamadou Issoufou) et de Sierra Leone (Julius Maada Bio).

Vous pouvez revoir l’intégralité de l’entretien dans votre vidéo ci-dessous.

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