RDC : le mobile money est-il un levier de l’inclusion financière ?

En République démocratique du Congo, la transformation numérique s’appuie davantage sur le téléphone mobile que sur les banques traditionnelles. Dans un contexte marqué par une faible bancarisation, des infrastructures financières limitées et des difficultés d’accès aux services publics, le mobile money s’est progressivement imposé comme un outil essentiel de paiement, de circulation monétaire et d’inclusion financière.

Ce phénomène dépasse désormais le simple cadre des transferts d’argent entre particuliers. Il participe à une transformation plus profonde : celle de la numérisation progressive de l’État congolais. Paiement des factures, règlement des taxes, transactions commerciales, transferts sociaux, circulation des revenus du secteur informel, paiements des agents publics ou encore inclusion des populations rurales, le mobile money redéfinit les rapports entre citoyens, finance et gouvernance publique.

Dans ce contexte, les opérateurs télécoms et les établissements de monnaie électronique occupent une position stratégique. Le téléphone mobile devient à la fois portefeuille numérique, canal de paiement et interface de services publics. Cette évolution est portée par une croissance spectaculaire des usages. Selon les travaux de Flory Mapamboli et Yves Kadima, « le nombre de comptes mobiles est passé de 1,5 à 13,8 millions entre 2013 et 2022 ». Une dynamique qui illustre la rapidité avec laquelle les Congolais se sont approprié les services financiers mobiles.

Le mobile money et la téléphonie mobile

Le phénomène s’explique d’abord par la structure même du marché congolais. Alors que le taux de bancarisation reste relativement faible, la pénétration du téléphone mobile progresse fortement. En 2024, le taux de la pénétration mobile a atteint 62 %, avec un ratio de plus de 59 millions d’abonnements actifs sur l’ensemble du territoire national. Dans un tel environnement, le mobile money apparaît comme une solution pragmatique à l’absence d’agences bancaires, notamment dans les zones rurales et enclavées.

Le mobile money est défini par la fintech Skaleet comme l’usage du téléphone mobile pour réaliser des transactions financières, transférer de l’argent, payer des biens et services et accéder à des services bancaires de base. Né avec M-Pesa au Kenya en 2007, il s’est diffusé en Afrique comme une réponse au manque d’infrastructures bancaires traditionnelles et un levier d’inclusion financière, en offrant une alternative accessible aux comptes bancaires.

En RDC, le mobile money constitue un levier majeur d’inclusion financière en facilitant l’accès des acteurs de l’économie informelle aux services financiers et leur intégration progressive dans les circuits formels. Il permet aux personnes non bancarisées d’effectuer des opérations essentielles telles que les paiements, les transferts, le règlement des factures et l’épargne, tout en complétant les services de microfinance.

Plus largement, il participe à la transformation numérique en réduisant les barrières géographiques et en élargissant l’accès aux services financiers aux populations éloignées du système bancaire, notamment dans les zones enclavées où le téléphone mobile demeure souvent le principal point d’accès financier.

Les données publiées par l’Autorité de Régulation de la poste et des télécommunications du Congo (ARPTC) confirment cette dynamique. Dans son rapport du quatrième trimestre 2025, l’institution affirme que « la monnaie mobile confirme sa place centrale dans l’inclusion financière en RDC ». Le document précise que près de 46 % des abonnés mobiles utilisent désormais leur numéro comme compte financier, maintenant « le taux de pénétration de la monnaie mobile à 30,60 % » de la population congolaise.

Plus encore, le régulateur souligne que « la monnaie mobile n’a pas seulement résisté à la saison festive : elle s’est imposée comme l’un des piliers les plus constants du paysage numérique congolais ». En 2025, le pays comptait plus de 34,33 millions d’abonnements mobile money, illustrant l’ancrage durable de ces services dans les habitudes économiques quotidiennes.

Une inclusion financière encore inachevée

Cette expansion transforme également les équilibres territoriaux. Kinshasa, capitale du pays, demeure le principal centre financier numérique avec plus de 7,4 millions d’utilisateurs. Toutefois, des provinces comme le Haut-Katanga, dans le sud-est, et le Nord-Kivu, dans l’est, s’imposent également comme des pôles majeurs du mobile money. Selon l’ARPTC, « dans ces provinces, l’usage du mobile money est fortement corrélé à l’intensité des activités commerciales et minières, où les transactions rapides et sécurisées sont devenues indispensables ».

Dans certaines régions, le mobile money se substitue progressivement aux infrastructures bancaires traditionnelles. Le rapport souligne ainsi que « le téléphone mobile tend à se substituer partiellement aux infrastructures bancaires traditionnelles, notamment pour les paiements, les transferts d’argent et les transactions commerciales quotidiennes ». Cette évolution est particulièrement visible dans les zones où les agences bancaires demeurent rares.

Cependant, cette progression masque aussi d’importantes fractures territoriales. Certaines provinces restent marginalisées dans l’accès aux services financiers numériques. Le Bas-Uele ou la Tshuapa dans l’ouest du pays affichent des niveaux d’utilisation très faibles. L’ARPTC évoque « l’insuffisance des infrastructures télécoms, la faible densité des points de service ainsi que des contraintes socio-économiques liées au pouvoir d’achat et à la littératie financière ». Ces disparités révèlent les limites actuelles de la numérisation financière congolaise.

Des défis subsistent

Malgré la croissance du secteur, l’inclusion financière en RDC reste limitée, avec un taux de 38,5 % en 2022, inférieur à la moyenne subsaharienne de 55 %. De fortes disparités territoriales persistent : certaines provinces comme le Haut-Katanga et le Lualaba affichent une adoption élevée, tandis que le Bas-Uele et la Tshuapa, dans l’ouest restent faiblement intégrés aux services financiers numériques.

Ces écarts s’expliquent par plusieurs contraintes structurelles, notamment l’insuffisance des infrastructures télécoms, la faible présence d’agents mobile money, l’accès limité à Internet, le faible niveau de littératie numérique et le pouvoir d’achat réduit. L’exclusion financière touche particulièrement les populations rurales, les femmes et les ménages défavorisés, ce qui rend indispensable le renforcement de l’éducation financière et la simplification des services numériques.

Les défis du coût et de la régulation

L’un des principaux défis du secteur concerne le coût des transactions. En RDC, les frais appliqués aux opérations de mobile money restent parmi les plus élevés de la région. Devant les députés réunis à l’Assemblée nationale, le 25 avril dernier, le ministre de l’Economie Daniel Mukoko a évoqué le poids de la fiscalité appliquée au secteur. Entre les droits d’accises, la TVA, les taxes sur les transactions électroniques et les redevances diverses, les coûts cumulés rendent certaines opérations particulièrement onéreuses pour les petits usagers.

Dans certains cas, retirer 5 ou 10 dollars peut représenter une part significative de la somme transférée dans ce vaste pays au cœur du continent. Cette situation alimente une méfiance persistante chez certains utilisateurs et pousse encore une partie de la population à privilégier le cash.

Ces contraintes économiques s’accompagnent également de défis techniques, notamment la faible interopérabilité entre les établissements de monnaie électronique, les problèmes de liquidité chez certains agents, le nombre limité de marchands partenaires ainsi que l’insuffisance de transparence dans le suivi des transactions.

La question de la confiance numérique

La durabilité du mobile money repose largement sur la confiance des utilisateurs, dans un contexte où la protection des données personnelles, la transparence tarifaire et la sécurité des transactions restent des enjeux majeurs. Bien que l’instruction n°40 de la Banque centrale de la RDC impose aux institutions financières de publier des tarifs clairs et accessibles, la lisibilité des frais demeure limitée sur le terrain, où ceux-ci sont souvent fragmentés et peu compréhensibles.

Dans ce contexte, la sécurité numérique devient un facteur clé d’adoption, les utilisateurs privilégiant des services capables de garantir la confidentialité des données, la rapidité des opérations et la traçabilité des transactions. Pour répondre à ces enjeux, plusieurs réformes sont en cours, associant notamment l’ARPTC, le ministère du Numérique, la Fédération des entreprises du Congo, le patronat ainsi que la Banque centrale. Parmi les initiatives envisagées figure la plateforme numérique « Loba », conçue pour renforcer la transparence et améliorer la gestion des plaintes des consommateurs.

Un pilier de la transformation numérique congolaise

Au-delà des défis, le mobile money s’affirme comme un pilier central de la numérisation de l’État congolais. Dans un contexte marqué par la faiblesse des infrastructures bancaires et l’étendue du territoire, le téléphone mobile facilite l’intégration économique, l’accès aux services publics et la circulation des flux monétaires.

Pour les autorités, l’enjeu est désormais de convertir cette expansion en inclusion financière durable, à travers un meilleur encadrement réglementaire, la réduction des coûts de transaction, le renforcement des infrastructures numériques et une politique soutenue d’éducation financière. Ainsi, si le mobile money a déjà transformé les pratiques économiques, son potentiel pour moderniser l’administration publique et structurer un véritable État numérique reste encore largement à exploiter.

Enock Bulonza

Journaliste spécialisé dans les TIC et la santé, passionné par les technologies émergentes, et correspondant de Cio-Mag pour la région des Grands Lacs africains.

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