Interconnectivité RDC–Afrique Centrale : vers un corridor des flux financiers au service du commerce intra-africain

Alors que la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) poursuit son déploiement à travers le continent, la question de l’interconnexion des systèmes financiers s’avère déterminant pour faire face aux principaux défis de l’intégration économique africaine. Si les infrastructures de transport demeurent essentielles pour faciliter la circulation des marchandises, elles ne peuvent produire leurs effets sans des mécanismes de paiement efficaces capables d’accompagner les échanges commerciaux.

Dans cette dynamique, la création d’un corridor des flux financiers entre la République démocratique du Congo (RDC) et les pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) apparaît comme une étape stratégique pour renforcer le commerce intra-africain et soutenir les ambitions de la ZLECAf.

L’Afrique centrale, futur moteur du commerce intra-africain ?

Longtemps perçue comme l’une des régions les moins intégrées du continent, l’Afrique centrale pourrait connaître une évolution spectaculaire au cours des prochaines années. Selon le African Trade Report d’Afreximbank, les échanges intra-africains de l’Afrique centrale devraient atteindre environ 31,8 milliards de dollars en 2028, contre 19,4 milliards en 2024. Avec une croissance annuelle moyenne estimée à 12 %, la région s’inscrit dans une dynamique qui la place parmi les plus fortes progressions du continent. Cette dynamique s’explique notamment par les avancées réalisées dans la mise en œuvre de la ZLECAf, la multiplication des projets d’intégration régionale et les investissements engagés dans les infrastructures de transport, d’énergie et de télécommunications.

Depuis 2019, la CEMAC a recentré son Programme économique régional autour de plusieurs axes intégrateurs visant à améliorer la connectivité régionale à travers la construction de routes transfrontalières, l’interconnexion des réseaux électriques, le déploiement de la fibre optique ou encore la création de ports secs. Ces investissements traduisent une volonté commune de réduire les obstacles à la circulation des biens et des services. Cependant, la fluidité des échanges commerciaux ne dépend pas uniquement des infrastructures physiques. L’intégration économique suppose également la libre circulation des capitaux et l’existence de systèmes financiers capables d’accompagner les flux commerciaux régionaux.

Le corridor de Lobito, une illustration des nouvelles ambitions régionales ?

Le lancement du programme Lobito Corridor en mars 2026 constitue l’un des exemples les plus significatifs de cette nouvelle dynamique régionale. Financé par l’Union européenne dans le cadre de l’initiative Global Gateway et mis en œuvre par TradeMark Africa, ce programme vise à renforcer les systèmes commerciaux le long d’un axe stratégique reliant les régions minières de la RDC au port angolais de Lobito sur l’océan Atlantique.

Au-delà des infrastructures de transport, le projet prévoit l’amélioration des procédures douanières, le renforcement de la coordination réglementaire et la modernisation des capacités institutionnelles chargées d’encadrer les échanges commerciaux.

Pour Marie Ngandu, Coordinatrice adjointe du Cellule d’appui et de suivi des programmes régionaux et des activités des corridors des transports (CEPCOR), l’enjeu est de rendre les échanges plus prévisibles et plus efficaces. « Le corridor de Lobito représente une voie importante pour les exportations minières de la RDC(…)Le renforcement des systèmes de transport et de réglementation contribuera à relier plus efficacement nos producteurs et nos industries aux marchés régionaux et mondiaux. »

Cette vision traduit une évolution majeure des politiques d’intégration. Les corridors modernes ne sont plus seulement des infrastructures routières ou ferroviaires ; ils sont des espaces intégrés où se combinent logistique, gouvernance, numérique et services financiers. Le corridor de Lobito illustre ainsi la nécessité de compléter les corridors physiques par des corridors financiers capables d’accompagner les flux commerciaux.

Un corridor financier

Malgré les avancées enregistrées dans les infrastructures de transport, les paiements transfrontaliers en Afrique centrale restent encore fortement fragmentés. Les entreprises qui commercent entre la RDC, le Cameroun, le Congo, le Gabon, la République centrafricaine ou le Tchad ont souvent recours à des intermédiaires bancaires situés en dehors du continent. Cette situation engendre des délais plus longs, des coûts élevés et une dépendance persistante aux circuits financiers internationaux.

La mise en place d’un corridor financier régional permettrait de limiter ces contraintes en favorisant l’interopérabilité des systèmes de paiement, la baisse des coûts de transaction et un recours plus important aux monnaies locales dans les échanges commerciaux. Cette ambition s’inscrit dans la dynamique du Système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS), l’un des principaux outils de la ZLECAf conçu pour faciliter les transactions intra-africaines sans dépendance systématique au dollar ou à l’euro. Toutefois, plusieurs acteurs économiques estiment que l’Afrique centrale accuse encore un retard dans l’adoption et l’utilisation effective de cet instrument.

Les banques centrales et les fintechs au cœur de la transformation

La mise en place d’un corridor financier entre la RDC et les pays de la CEMAC repose sur un double dynamique : la convergence réglementaire portée par les banques centrales et l’innovation technologique développée par les fintechs. Les autorités monétaires devront harmoniser les règles encadrant les paiements transfrontaliers, renforcer la supervision financière et favoriser l’interconnexion des infrastructures nationales de paiement afin de créer un climat de confiance pour les échanges régionaux.

De leur côté, les fintechs disposent d’outils capables de simplifier les transactions, de réduire les coûts et d’élargir l’accès aux services financiers, notamment pour les populations peu ou pas bancarisées. Cette complémentarité entre régulation et innovation constitue un levier clé pour soutenir le commerce régional.

L’expérience de l’Afrique de l’Est montre par ailleurs que l’association entre infrastructures de transport, systèmes de paiement numériques et innovations financières peut dynamiser les échanges commerciaux et renforcer la compétitivité des entreprises. Pour l’Afrique centrale, l’enjeu consiste désormais à bâtir un écosystème financier intégré, où interopérabilité, innovation et harmonisation réglementaire accompagnent pleinement les ambitions de la ZLECAf.

La mobilité, levier d’intégration économique

Les progrès observés dans les infrastructures et les systèmes financiers devront également s’accompagner d’une amélioration de la circulation des personnes. D’après la Commission économique pour l’Afrique (CEA), l’Afrique centrale accuse encore un retard important en matière de libre circulation des personnes et des biens. Or, les opérateurs économiques, les investisseurs et les entrepreneurs ont besoin d’un environnement régional ouvert pour développer leurs activités.

La fluidité des flux financiers reste indissociable de la fluidité des flux humains, commerciaux et logistiques. La mise en œuvre effective du principe de libre circulation adopté au sein de la CEMAC et de la CEEAC constitue donc un complément indispensable aux efforts engagés dans les domaines du commerce et de la finance.

Vers les fondations financières du marché africain

L’expérience de plusieurs corridors économiques en Afrique montre que la construction des routes, des ports ou des chemins de fer ne suffit pas, à elle seule, pour renforcer les échanges entre les pays. Pour que le commerce fonctionne efficacement, il faut également des systèmes financiers capables de faciliter les paiements rapides et sécurisés entre les acteurs économiques. Le développement du corridor de Lobito, la mise en œuvre de la ZLECAf et les perspectives de croissance du commerce en Afrique centrale montrent une même réalité : le succès de l’intégration africaine dépend autant de la circulation des marchandises que de celle de l’argent.

Dans cette configuration, la création d’un corridor financier entre la RDC et les pays de la CEMAC pourrait jouer un rôle déterminant. L’objectif n’est pas seulement de faciliter les paiements, mais aussi de créer un espace régional où les capitaux, les biens, les services et les personnes circulent plus facilement. Une telle dynamique contribuerait à renforcer le commerce intra-africain et à soutenir une intégration économique plus forte du continent.

Enock Bulonza

Journaliste spécialisé dans les TIC et la santé, passionné par les technologies émergentes, et correspondant de Cio-Mag pour la région des Grands Lacs africains.

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