Taxe sur les services financiers mobiles : « Le gouvernement ivoirien a eu la hauteur de vue de retirer ce projet », Jean-François Le Bihan (Gsma)

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« 4 milliards de dollars … ont été payés sous forme de taxes par les opérateurs aux Etats.»

« L’Economie mobile en Afrique de l’Ouest 2018». Une étude statistique et de prospective dont les grandes tendances sont résumées et décortiquées dans cette interview de Jean-François Le Bihan, le directeur des Politiques pour l’Afrique subsaharienne de la GSMA.  

CIO Mag : Quelles sont les grandes tendances qui se dégagent de cette étude ?

Jean-François Le Bihan : Dans ce rapport, les chiffres de fin 2017 donnent une vue claire de là où le marché de la téléphonie mobile se trouve actuellement, et mes collègues, en charge de la prospective au sein de l’équipe de GSMA Intelligence, ont fourni des projections à l’horizon 2025. Aujourd’hui, il y a plus de 320 millions de connexions actives en Afrique de l’Ouest. Mais le travail de la GSMA prend une valeur particulière avec les statistiques fournies en matière de nombre d’abonnés mobiles uniques qui montre à quel point le phénomène du multi-équipement est important dans un contexte de prépayé en général et en Afrique de l’Ouest, en particulier. En 2017, les 15 pays de la CEDEAO comptaient 176 millions d’abonnés uniques, soit un ratio de presque deux connexions par abonnés. C’est dire que beaucoup d’abonnés ont deux cartes SIM, le plus souvent de deux opérateurs différents, car ils sont très attentifs aux promotions que chacun de nos membres fait pour utiliser la meilleure offre pour leur argent. Et ce nombre d’abonnés reste en croissance, même si cette croissance s’est ralentie. Cela permet de se dire que le taux de pénétration de 47% d’aujourd’hui passera au-dessus de 50 d’ici 2025 pour atteindre peut-être 54%, 55%. Cela correspond à un taux de croissance moyen de 4,4%.

« Un cinquième de la population a accès aux joies de l’Internet. »

C’est aussi important de mettre ce chiffre en regard avec le taux de pénétration de l’internet mobile. Car aujourd’hui, accéder à Internet, c’est ce qui transforme le plus la vie des entreprises et des particuliers ; le taux de pénétration de l’internet mobile, à nouveau, en abonnés uniques est encore que de 21% en Afrique de l’Ouest. C’est à comparer aux 47% dont nous avons parlé précédemment : ça veut dire qu’il y a un cinquième de la population qui a accès aux joies de l’Internet.

Quel commentaire faites-vous sur le taux de pénétration de l’internet mobile?

C’est un chiffre qui va rapidement changer ! En 2025, 39%, donc presque le double d’abonnés auront accès à internet. C’est possible grâce aux investissements que les opérateurs font dans leurs réseaux pour étendre leur couverture et les mettre à niveau en termes de génération technologique. Aujourd’hui, 58 réseaux à travers toute la région offrent la 3G, et 29 d’entre eux offrent aussi la 4G. Mais au-delà de la disponibilité des réseaux mobiles de dernières générations, il faut aussi regarder du côté des smartphones puisque la valeur d’accéder à Internet en haut débit se fait plus sentir sur un smartphone. Il y a à peu près 100 millions de smartphones en Afrique de l’Ouest. En 2025, ce sera le triple : 304 millions.

Les investissements devraient progresser au cours de cette période ?

Les opérateurs ont fait une estimation. Entre 2018 et 2020, il y a 8 milliards de dollars qui devront être investis. C’est un chiffre très important surtout s’il est comparé aux revenus des opérateurs. Sur 2017, ces revenus n’étaient que de 15,6 milliards de dollars pour l’ensemble de la région. Certes, ils continuent à croître mais à un taux de croissance annuel moyen beaucoup plus faible que celui du nombre d’abonnés uniques puisqu’il est de 1,4% alors que les abonnés uniques sont à 4,4%. Au final, nous pouvons attendre une grande croissance de la data, des smartphones, de la 3G et la 4G…

… Et une croissance démographique aussi ?

Oui, la démographie. Vous savez que près de la moitié de la population en Afrique a moins de 18 ans. On est à 40% en Afrique de l’Ouest pour les moins de 16 ans. Et sur cette frange démographique il n’y a que 20% de gens qui ont un téléphone portable. On peut penser que devenant de jeunes adultes ils rejoindront les 70% de la population adulte qui ont un téléphone mobile. C’est donc un effet de levier démographique très fort que nous attendons. Il est aussi intéressant de rappeler l’importance de l’écosystème mobile sur l’économie générale de l’Afrique de l’Ouest : il représente plus de 6,7% du PIB de la CEDEAO avec 37 milliards de dollars. La progression de l’économie mobile devrait faire sentir plus fort son impact dans la région, et c’est l’objectif que les gouvernements se sont fixés. Dès 2022, cela devrait représenter environ 51,7 milliards de dollars.

« 4 milliards de dollars ont été payés sous forme de taxes par les opérateurs aux Etats. »

Que retenir de la croissance des services financiers mobiles dans la région ?

Il y en a 57 qui sont aujourd’hui actifs à travers les 15 pays de la CEDEAO. Ils apportent beaucoup à l’accélération des économies nationales que le mobile permet. En fait, les contributions de l’industrie mobile à l’économie régionale que j’ai citées sont des contributions directes mais aussi indirectes. Ces dernières correspondent au fait que les opérateurs mobiles achètent des services auprès de leurs fournisseurs locaux ; que leurs employés, à travers leurs revenus, contribuent aussi à faire fonctionner l’économie locale. Il faut aussi noter des effets de productivité très forts dont les services mobiles et l’accès à internet sont les leviers. Un autre chiffre pour expliquer l’impact sur l’économie de la région : les 4 milliards de dollars qui ont été payés sous forme de taxes par les opérateurs aux Etats.

Face à l’importance économique du secteur, les taxes sont un sujet délicat à discuter avec certains gouvernements ?

Certains gouvernements y voient une occasion de mobiliser des ressources publiques, ce qui est une aspiration légitime, mais cela dépend un peu de la façon dont c’est fait. Des formes de droits d’assise sur les communications ou sur l’accès à l’internet ont un effet de surenchérir le coût pour les abonnés et peuvent faire rater une opportunité de voir l’économie nationale, dans sa totalité, croître plus vite. Vous savez que 10% de pénétration du haut débit-mobile correspond généralement à 1% voire 2% de productivité en plus et 0,2%, parfois un peu plus pour les économies en voie de développement, en termes de point de croissance. Les économies de la sous-région ont des objectifs de croissance très hauts. Je pense que tout le monde aspire aux 8% de l’Ethiopie qui est en tête de peloton, la Tanzanie a même l’ambition d’atteindre un objectif de PIB par habitant qui requiert de bénéficier de 10% de croissance. Mais il lui sera difficile de le faire sans retirer les 17% de taxes sur les communications mobiles.

A ce sujet, pensez-vous que les Etats écoutent la GSMA ?

Il y a des gouvernants qui entendent notre message. La Côte d’Ivoire doit être citée en exemple. Il y avait des discussions pour introduire une taxe sur les services financiers mobiles dans la loi de finance 2018 qui pouvait sembler modeste. Mais appliquée à toutes les transactions, elle aurait eu un effet de ralentissement de l’impact que l’argent mobile peut avoir aujourd’hui sur une économie nationale. Et le gouvernement ivoirien a eu la hauteur de vue de retirer ce projet. Il y a aussi le Ghana qui a décidé le mois dernier de supprimer la TVA sur l’importation des terminaux mobiles. Mais les discussions avec les gouvernements ne se limitent pas aux aspects fiscaux. Nous travaillons beaucoup ensemble sur une variété de sujets : comment renforcer les compétences numériques des populations, l’extension des réseaux, l’usage du haut débit, l’entrepreneuriat, l’innovation.

« L’Afrique n’a pas attendu la 5G pour saisir les opportunités de l’IoT. »

En 2017, la GSMA publiait une étude pesant le pour et le contre entre les réseaux d’accès ouverts à la concurrence et des réseaux de gros uniques. Vos recommandations ont-elles été entendues ?

En Afrique, c’est une discussion qui a en effet animé tout particulièrement l’Afrique du Sud avec des vues assez opposées, même au sein de nos membres, car certains voient dans l’établissement d’un réseau de gros une opportunité en matière de concurrence. D’autres pensent que c’est une approche très difficile à mettre en œuvre. Le Rwanda est souvent cité pour avoir mis en œuvre un réseau de gros pour déployer la 4G qui est opéré par KTRN, Korea Telecom Rwanda Networks. Il faut reconnaître la force de la vision politique qui a permis d’offrir une couverture 4G à 95% de la population. Mais la question aujourd’hui est de savoir si cela a porté tous ses fruits ? Ce n’est pas certain puisque la pénétration de la 4G à la fin de l’année dernière était toujours de 4%. Il y a aussi le Mexique. Bien que cela fasse longtemps qu’il y en est question, la mise en œuvre ne vient que de commencer. Par conséquent, je pense que c’est un modèle qui doit encore faire ses preuves et qu’il n’est pas simple à mettre en œuvre, il faut l’encadrer d’un point de vue réglementaire, et je ne suis pas sûr qu’au Rwanda toutes les dispositions soient en place. Je pense aussi que l’expérience du Rwanda pose la question de savoir si l’accès seul répond à la question de permettre une plus grande pénétration du haut débit. Il semble évident qu’il y a d’autres paramètres tels que l’accessibilité des terminaux et les compétences numériques de la population.

La GSMA est également attentive à l’évolution de la 5G. Comment saisir tous les avantages de cette technologie en Afrique ?

Les solutions technologiques qui sont importantes pour le continent sont celles qui fonctionnent en Afrique et permettent d’avoir des investissements qui soient mis en regard de revenus. Ce sont des solutions qui répondent à un besoin réel des populations. La 5G arrive avec beaucoup d’opportunités autour des IoT (Objets connectés, Ndlr). Il y a de véritables opportunités en Afrique sur ce sujet-là, mais je dirai aussi qu’elles sont déjà en cours de se matérialiser sans attendre la 5G. Pensez à l’explosion du solaire prépayé en Afrique de l’Est; c’est une forme d’objet connecté. Donc, l’Afrique n’a pas attendu la 5G pour saisir les opportunités de l’IoT. La 5G viendra apporter un supplément critique qui permettra de construire bien au-delà de ce qui aura déjà été mis en œuvre. Ce qui est le plus important et qui fait le succès d’une nouvelle mise à jour technologique lorsqu’elle devient disponible, c’est toujours de se demander quel sera le service qui répondra aux besoins concrets de la société. Les entrepreneurs africains sont les mieux placés pour comprendre quelle est la bonne solution pour les défis que connait la population. Et c’est ce que nous essayons de dire aussi dans notre rapport en matière d’innovation au cœur de l’écosystème numérique africain.

Propos recueillis à Abidjan par Anselme AKEKO

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