Borhène Daouadi : « Les Smart cities tunisiennes sont une initiative citoyenne »

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Borhène Daouadi, architecte, est en charge du programme “Smart cities” pour l’association “Tunisian Smart Cities”.

Comment la Tunisie compte-t-elle prendre le leadership de la construction et de l’implémentation des “Smart cities” en Afrique ? Ce petit pays nord-africain avait déjà fait parler de lui avec le programme National Tunisian Smart Cities, à travers l’expérience de la ville de Bizerte. Il ambitionne à présent de dupliquer ce modèle en Tunisie, comme ailleurs en Afrique.

Borhène Daouadi, architecte, est en charge du programme “Smart cities” pour l’association “Tunisian Smart Cities”. Pour CIO Mag, il revient sur les enjeux, les avancées et les défis des villes intelligentes en Tunisie et en Afrique. Et sur les modèles économiques propres aux territoires. Interview.

Propos recueillis par Emmanuelle Pailhiez

CIO Mag : Comment est née l’expérience “Smart cities” en Tunisie ?

Borhène Daouadi : En Tunisie, les “Smart cities” sont une initiative qui émane de la société civile. Ce sont les associations qui ont embarqué les collectivités et le gouvernement dans cette logique. Cela s’est fait à travers une expérience déployée dès 2009-2010 à Bizerte. Nous avons produit une étude sur la ville et ses besoins, à l’horizon 2050, afin d’identifier le modèle de la future “Smart city” Bizerte. Ce modèle doit-être duplicable sur les autres villes tunisiennes.  Dans notre petit pays, nos villes ont des problématiques communes, comme la mobilité, les constructions anarchiques… Pour monter des programmes “Smart cities”, chaque ville doit rentrer dans un cadre d’éligibilité fondé sur plusieurs points.

La première étape est de monter, à l’horizon 2050, une vision territoriale concertée avec la population locale. Rien ne peut se faire sans discuter avec les habitants, sans les laisser imaginer le futur de leurs villes. Et cela se construit autour de consultations publiques, de réunions, de séminaires, d’ateliers. Nous choisissons ensuite des axes spécifiques. Bizerte a par exemple choisi l’agriculture, l’industrie et la technologie.

Nous créons ensuite une vision, à l’horizon 2100, sur les infrastructures de transport nécessaires pour le développement du territoire. Il s’agit d’anticiper, en réfléchissant notamment à la population à venir, aux nouveaux quartiers, etc.

La troisième étape consiste à identifier deux périmètres “Smart city” dans la ville. Ceci afin que le projet économique soit viable. Pour cela, il faut mettre en place un programme économique comprenant notamment la valorisation immobilière et foncière. Et assortir le tout d’un statut de zone franche urbaine pour ces périmètres.

Une fois que nous aurons fait cela, chaque Conseil municipal devra valider ces projets, de sorte que nous puissions passer au financement. Cette démarche va nous permettre de rentrer dans le cadre d’éligibilité des villes tunisiennes. Plusieurs lignes de financements seront négociées par le gouvernement dans le cadre de l’appui à la décentralisation. La Caisse des prêts et de soutien aux collectivités locales, ainsi que la Caisse des dépôts et consignation tunisiennes, organiseront le financement des Smart Cities en Tunisie, en plus des investissements privés opérés dans le cadre de la loi tunisienne sur les PPP.

Après Bizerte, quels sont les autres projets ?

Nous avons décidé d’aller évangéliser la “Smart city” sur l’ensemble du territoire, afin de créer une dynamique nationale. L’idée est venue d’une caravane nationale, avec laquelle nous nous sommes déplacés dans les 24 gouvernorats du pays. Nous leur avons présenté notre vision pour le territoire. L’objectif a été d’identifier le noyau “Smart city” local, afin d’implanter le bon virus de la Smart city.

« … le gros défi est de savoir comment inventer un cadre légal. Pour cela, rien de mieux que d’embarquer les représentants locaux dans les projets… »

Dans ces territoires, certains se sont montrés particulièrement motivés. Quand l’autorité locale démontre qu’elle est intéressée, nous lui faisons un plateau technique pour mettre en place un projet, dessiner un modèle “Smart city”, établir les financements, la constructibilité de la ville et son “brand”, c’est à dire sa marque de fabrique.

Après Bizerte, nous avons donc commencé à travailler sur “Gabes Oasis intelligente”. Nous allons en faire l’une des villes les plus propres en Méditerranée. Nous travaillons aussi sur la métropole de Tunis. Nous essayons de penser la capitale de demain à travers le programme “Tunis Vision 2050”.

Nous essayons d’embarquer ces villes dans un rêve pour inverser leur modèle économique. Mais, aujourd’hui, le gros défi est de savoir comment inventer un cadre légal. Pour cela, rien de mieux que d’embarquer les représentants locaux dans les projets, notamment les députés. Nous utilisons les politiques pour pousser les projets territoriaux. Mais cela reste une initiative citoyenne qui prône le développement du territoire d’une autre manière.

Le modèle tunisien a-t-il vocation à s’exporter dans d’autres pays d’Afrique ?

Nous travaillons déjà à Dakar, au Sénégal, sur des projets d’infrastructures de transport (autoroutes – TER …). Et avons récemment proposé au gouvernement sénégalais la création d’une cellule “Smart city” interministérielle (ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat et Economie numérique). Nous pensons aussi monter des projets pour Niamey, au Niger, en partenariat avec la Banque africaine de développement.

Le but est de capitaliser sur l’expérience africaine, car Bizerte ou Ouagadougou ne sont pas Nice ou Marseille. Nous avons des problématiques communes, mais des modes d’implémentations et d’intervention sur les périmètres « Smart city » différents …

Nous devons donc réinventer nos modèles économiques et dessiner des plans à travers les spécificités de nos villes africaines et tout cela, avec les populations locales. L’appropriation des projets par les usagers de la ville est notre credo.

Article paru dans CIO Mag N°61 de Décembre 2019 – Janvier 2020

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