En marge d’ID4Africa 2026 à Abidjan, Nicolas Berbigier, président de Famoco, détaille pour CIO Mag sa stratégie de souveraineté numérique. Grâce à un modèle locatif et un OS sécurisé, l’entreprise accélère l’inclusion et la numérisation des services publics africains.
CIO Mag : Le thème d’ID4Africa cette année marque une transition de l’infrastructure vers les écosystèmes publics numériques. Comment Famoco adapte-t-elle sa technologie pour passer d’une logique d’enrôlement à une intégration fluide dans ces nouveaux écosystèmes multisectoriels ?
Nicolas Berbigier : Famoco est souvent perçu uniquement comme un fournisseur de terminaux, alors que nous maîtrisons en réalité toute la chaîne de valeur. Notre écosystème intégré combine le hardware, le système d’exploitation, la plateforme de gestion des flottes (MDM), la connectivité — des briques conçues dès le départ pour fonctionner ensemble. . Notre objectif est de faciliter la vie des opérateurs publics, qu’il s’agisse de l’état civil, des écoles, des programmes humanitaires, des ONG, des autorités locales ou des hôpitaux, pour toutes les opérations d’enrôlement et de vérification d’identité.
Récemment, notre modèle a évolué vers une approche extrêmement compétitive et sans coûts d’investissement initiaux. Nous déployons désormais nos solutions sur le terrain en mode locatif, à la journée ou au mois. Cela permet aux différents acteurs de se déployer très rapidement sans l’obstacle financier majeur que représente l’achat de milliers d’appareils, un frein historique que nous levons. L’État doit pouvoir gérer urgemment sa base d’identité, de l’enrôlement à la vérification en passant par l’impression des cartes. Nous fournissons cette couche de services pour accompagner les acteurs africains.
CIO Mag : En Côte d’Ivoire, vous êtes en partenariat avec Computec dans le cadre de projets comme celui de la Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM). Pouvez-vous nous en dire plus ?
Nicolas Berbigier : Il faut concevoir Famoco comme une base technologique conçue pour simplifier la mise en oeuvre des services numériques de manière sécurisée, souveraine et à grande échelle sur le terrain. Dans chaque pays, nous collaborons avec des partenaires locaux qui maîtrisent le contexte et développent les applications métiers.
Dans le cas de la Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM), qui assure l’accès aux soins médicaux dans les hôpitaux, Famoco apporte les terminaux et l’infrastructure de déploiement, tandis que Computec conçoit l’application de contrôle de la carte d’identité et d’accès aux soins. Nous fonctionnons toujours ainsi, car nous sommes un accélérateur technologique, mais ce sont les acteurs locaux qui créent les solutions de terrain adaptées et dans les langues locales. Nous permettons aux start-up africaines de déployer leurs innovations rapidement et à moindre coût.

CIO Mag : En tant que fournisseur de solutions matérielles et logicielles, comment Famoco garantit-elle aux États africains une souveraineté totale sur les données collectées via vos terminaux, face aux géants mondiaux du secteur ?
Nicolas Berbigier : C’est un sujet crucial. Pour intégrer, émettre et vérifier des documents d’identité massivement, il faut des appareils adaptés. Longtemps, le smartphone grand public a été jugé comme la solution de facilité pour le déploiement des applications métiers. Pourtant, à tort, car cela complexifie justement les opérations terrain : casse, vol, utilisation d’applications tierces (réseaux sociaux, etc.), manque de visibilité sur les opérations. Par ailleurs, son système d’exploitation reste contrôlé par des acteurs américains ou chinois.
Créer des bases de données biométriques sécurisées n’a aucun sens si les outils de collecte sont sous contrôle étranger.
C’est un double problème : l’accès potentiel à l’information, et le risque de coupure de service pour un simple différend commercial avec les États-Unis. Si un gouvernement décide de couper le service, toute l’infrastructure d’un institut comme l’Office national de l’état civil et de l’identification de Côte d’Ivoire (ONECI) ou d’un système de santé comme la CNAM s’arrêterait. On ne peut pas paralyser des hôpitaux pour des tensions géopolitiques.
Pour y répondre, nous intégrons un système d’exploitation totalement souverain et sécurisé. Des audits rigoureux, notamment par l’ANSSI en France, certifient qu’aucune donnée n’est partagée. Contrairement à un téléphone classique qui transmet une multitude d’informations dès l’allumage, notre OS garantit qu’aucune donnée ne s’échappe. De plus, nous intégrons directement la connectivité sécurisée dans l’appareil, envoyant les flux d’informations en ligne droite vers la base de données de la CNAM, sans intermédiaire.
CIO Mag : Nous observons une fusion croissante entre identité numérique et inclusion financière. Quels sont les projets actuels de Famoco pour accompagner les opérateurs de mobile money dans la région UEMOA, notamment pour sécuriser le KYC (Know Your Customer) ?
Nicolas Berbigier : L’identité est la source de tout, et le paiement en dépend directement car il faut d’abord s’assurer de l’identité du donneur d’ordre. C’est une compétence régalienne. Famoco fournit des solutions mobiles pour enrôler des populations à grande échelle dans les bases de données et émettre des titres, comme des permis de conduire imprimés directement sur le terrain.
Nous intervenons aussi dans la vérification d’identité pour faire valoir des droits, comme nous le faisons pour la distribution d’aide alimentaire avec le Programme alimentaire mondial ou pour la sécurité sociale avec la MUGEFCI, la Mutuelle générale des fonctionnaires et agents de l’État de Côte d’Ivoire. Enfin, nos terminaux sont parfaits pour accélérer le mobile money en équipant les petits commerces. Un commerçant qui grandit ne peut plus mélanger son téléphone personnel et celui du magasin. Il lui faut un terminal dédié pour fluidifier l’inclusion financière. C’est cette même logique d’inclusion, de paiement et de microcrédit que nous déployons également avec des ONG en Afrique et en Asie.
CIO Mag : L’IA transforme la vérification d’identité. Comment Famoco intègre-t-elle l’IA dans ses terminaux de nouvelle génération pour lutter contre la fraude documentaire et renforcer la sécurité des transactions biométriques sur le terrain ?
Nicolas Berbigier : Famoco intervient à deux niveaux. L’IA permet notamment d’analyser les données remontées depuis le terrain afin de détecter des fraudes comportementales complexes, par exemple lorsqu’une même identité est utilisée simultanément dans deux lieux différents. Dans ce schéma, Famoco agit comme un canal sécurisé entre les opérations terrain et les infrastructures centrales, en garantissant la transmission fiable et sécurisée des données.
La véritable révolution est l’Edge AI. Ici, l’intelligence artificielle n’est plus uniquement centralisée sur des serveurs distants : les capacités de traitement et de vérification sont directement embarquées sur les terminaux. Bien qu’il s’agisse de modèles optimisés pour des capacités de mémoire réduites, cette IA embarquée permet d’effectuer des reconnaissances locales. C’est capital en Afrique, où la connectivité est parfois instable. Disposer d’une technologie capable d’embarquer une application intelligente, d’exécuter des traitements localement et de valider des processus hors ligne constitue aujourd’hui le cœur de la valeur ajoutée de Famoco.

CIO Mag : Revenons au forum ID4Africa qui se tient à Abidjan. Pouvez-vous nous parler de vos collaborations actuelles ou à venir avec les autorités ivoiriennes ou les acteurs privés locaux pour la digitalisation des services publics ou du transport urbain ?
Nicolas Berbigier : En Côte d’Ivoire, plus de cent mille terminaux Famoco sont actifs à tous les niveaux de l’économie. Cela va de la micro-activité, avec des solutions d’encaissement pour les commerçants des marchés, jusqu’au suivi de santé des familles sur le terrain par des ONG comme Save the Children.
Nous équipons les agents d’Orange Money pour vérifier l’identité des clients lors de l’activation des cartes SIM. Nous collaborons avec la CNAM pour l’accès à la Couverture maladie universelle (CMU), avec la MUGEFCI pour la lecture et l’impression des cartes des fonctionnaires, ou encore avec CODIVAL pour le suivi sécurisé des camions de transport de fonds. Même la Compagnie fruitière utilise nos solutions pour le suivi précis de ses plantations de bananes. C’est une seule et même technologie de confiance pour une multitude d’usages sectoriels.
CIO Mag : Quelles sont vos prochaines étapes de croissance en Afrique ?
Nicolas Berbigier : Famoco poursuit une forte dynamique de croissance auprès des grands opérateurs mobiles du continent comme Orange, MTN, Vodacom ou Sonatel, et collabore avec de nombreux gouvernements sur l’identité et les contrôles de sécurité. L’Afrique possède la chance immense de bâtir sa nouvelle infrastructure à partir de zéro, ce qui lui permet d’adopter des solutions bien plus modernes qu’en Europe.
À titre d’exemple, le projet en cours de déploiement avec l’ONECI permet d’enregistrer l’état civil d’un nouveau-né directement à la maternité grâce aux empreintes de la mère, générant l’acte instantanément. De même, les solutions de contrôle routier utilisées par la police permettent de vérifier immédiatement la validité du contrôle technique d’un véhicule. Ce niveau d’intégration et de modernité, rendu possible par le déploiement d’une infrastructure intelligente native, dépasse ce qui se fait actuellement dans plusieurs pays européens.





