Souveraineté et Cloud : le Bénin face aux enjeux de l’hébergement des données

Face aux enjeux croissants de souveraineté numérique, le Bénin met en place une stratégie ambitieuse visant à maîtriser l’hébergement de ses données. Entre impératif de sécurisation et défis structurants, le pays poursuit sa progression vers une autonomie stratégique renforcée.

A l’ère de la modernisation, la numérisation des services publics s’accélère et la question des données revient de plus en plus au centre des discussions. L’UNESCO promeut la protection des données dans l’espace numérique, notamment pour protéger la vie privée des utilisateurs. Et tout comme dans plusieurs pays, le Bénin s’emploie à développer une autonomie stratégique. Selon Tantchonta M’po, responsable du département stratégie et architecture au sein de l’Agence des systèmes d’information et du numérique (ASIN), au Bénin, la souveraineté numérique ne se limite pas à stocker les données sur le territoire national.

Elle englobe l’ensemble de l’écosystème technologique, des infrastructures aux composants matériels, en passant par les capacités de calcul. Utiliser le concept d’autonomie stratégique permet, selon Tantchonta M’po, de mettre l’accent sur les données. L’objectif est de conserver le contrôle sur les données publiques et sensibles afin de développer des services numériques adaptés aux réalités locales. Cette vigilance s’accentue avec des législations internationales comme le Cloud Act américain adopté en 2018, qui autorise l’accès à certaines données hébergées par des entreprises étrangères, indépendamment de leur localisation.

Le cadre juridique du pays d’hébergement devient alors déterminant, notamment en cas de litige, où il prévaut sur toute autre considération. « Au Bénin, particulièrement au sein de l’ASIN, un certain nombre de réflexions sont menées et nous accordons une attention particulière à cette notion d’hébergement des données, surtout si elles sont critiques ou sensibles », a affirmé Tantchonta M’po.

Sur le plan technique, le Bénin dispose déjà de capacités significatives. Selon le responsable à l’ASIN, le pays compte plusieurs data centers, dont une infrastructure de niveau Tier 3, conforme aux standards internationaux en matière de résilience et de sécurité. Deux autres centres sont en cours de modernisation pour renforcer leur performance et assurer une continuité de service en cas d’incident majeur. Cette logique de résilience vise à garantir le fonctionnement des services publics même en situation de crise. Il n’a pas occulté celui exploité commercialement par la Société béninoise des infrastructures numériques (SBIN).

En termes de capacité, l’ensemble des infrastructures approche les 2 mégawatts, avec un taux d’utilisation inférieur à 30 %. Une marge importante qui ouvre des perspectives pour accueillir davantage de services et anticiper la croissance des besoins numériques. Par ailleurs, des discussions sont en cours avec des acteurs privés dans le cadre de partenariats public-privé.

Les limites du cloud étranger

Depuis plusieurs années, le Bénin s’appuie déjà sur un code du numérique et sur l’Autorité de protection des données personnelles (APDP) pour encadrer les usages. « Mais cela ne suffit pas », indique le responsable à l’ASIN. Une politique de classification des données est en cours d’élaboration. Elle permettra de catégoriser les informations selon leur domaine, leur niveau de sensibilité et de définir les conditions d’hébergement adaptées. À terme, un système de labellisation des data centers devrait voir le jour, inspiré des standards internationaux.

Malgré les efforts que fournissent les Etats, l’hébergement de données publiques et stratégiques n’échappe pas au cloud étranger. L’expert est revenu sur les risques liés à cet état de chose : « Le gros risque d’héberger les données critiques sur les hyperscalers, c’est de ne plus y avoir accès. Mais ce qu’on ne peut pas savoir, c’est si ces données sont copiées, réutilisées pour d’autres fins. C’est un peu plus nuancé ; vous pouvez toujours avoir accès à vos données, mais si elles sont recopiées au nom de la résilience, et réutilisées à d’autres faits, vous ne pouvez pas savoir. »

Autre problématique majeure, c’est la réversibilité. La capacité à récupérer l’intégralité des données et des services en cas de rupture avec un prestataire étranger reste difficile à vérifier, malgré les garanties contractuelles. Ces limites renforcent la nécessité de développer des solutions locales, en particulier pour les services critiques et les données sensibles. Sur cet angle, la souveraineté numérique sera atteinte par étapes.

La première consiste à maîtriser l’hébergement des données sur le territoire national. La seconde repose sur le développement de partenariats technologiques permettant un transfert de compétences. À plus long terme, l’ambition sera de produire localement les équipements et de concevoir des technologies propres. Cela implique également de développer des modèles adaptés aux réalités locales. Tantchonta M’po préconise une dynamique régionale ou sous-régionale pour pouvoir y aller.

Des ambitions nourries dans le domaine technologique

Au-delà des infrastructures, le principal enjeu reste la compétence. Le fonctionnement d’un data center mobilise une diversité de profils : ingénieurs systèmes, experts en sécurité, spécialistes du refroidissement ou encore techniciens en énergie.

La montée en puissance du numérique impose donc un investissement massif dans la formation et le développement des talents locaux, condition sine qua non pour la réussite de cette stratégie. Fort des progrès réalisés ces dernières années, le Bénin affiche désormais une ambition claire. Celle de s’imposer comme un exportateur de solutions technologiques. Porté par une transformation numérique accélérée depuis 2016, le pays attire déjà l’attention de plusieurs États venus s’inspirer de son modèle. L’objectif est désormais de capitaliser sur cette expérience pour proposer des services innovants à l’échelle régionale et continentale.

« Quand on regarde la dynamique globale mise en place, on se dit qu’on est capable de produire nos propres services. C’est réel pour nous et nous pensons que demain on sera capable d’exporter des solutions technologiques innovantes et surtout adaptées à notre contexte », a déclaré Tantchonta M’po.

Michaël Tchokpodo

Michaël Tchokpodo est journaliste communiquant, grand observateur des mutations relatives aux technologies numériques et au développement durable. Correspondant au Bénin pour CIO Mag.

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