Adoption de l’IA en RDC : entre ambitions politiques, défis structurels et perspectives d’avenir

La République démocratique du Congo (RDC) s’inscrit progressivement dans la dynamique mondiale de transformation numérique, portée notamment par l’essor de l’intelligence artificielle (IA). Le pays affiche une volonté politique de plus en plus affirmée de ne pas rester en marge de cette révolution technologique. Cependant, cette ambition se déploie dans un environnement marqué par d’importantes contraintes structurelles, notamment une fracture numérique persistante, des infrastructures insuffisantes et un déficit de compétences spécialisées. Décryptage.

Septembre 2025 a marqué une nouvelle étape dans l’affirmation de l’agenda numérique de la République démocratique du Congo. À New York, en marge de la 80ᵉ Assemblée générale des Nations Unies, le président Félix-Antoine Tshisekedi a dévoilé une vision ambitieuse de transformation digitale à travers l’événement parallèle « DRC Digital Nation 2030 », visant à faire de la RDC une nation digitale prospère et un hub technologique au cœur de l’Afrique d’ici 2030.

Dans le même élan, à Paris (France), lors de la Semaine de l’apprentissage numérique organisée au siège de l’UNESCO, la professeure Marie-Thérèse Sombo, ministre de l’Enseignement supérieur, universitaire, recherche scientifique et innovation, a réaffirmé avec conviction l’ambition du pays de devenir, d’ici 2035, « un précurseur africain en matière d’intelligence artificielle »

Ces déclarations, portées au plus haut niveau de l’État, soulèvent une question essentielle : dans un pays encore confronté à d’importants défis structurels sur le plan technologique, s’agit-il principalement d’annonces à portée politique ou de véritables ambitions visant la construction d’un avenir technologique durable ?

Les défis structurels

En effet, vaste pays situé au cœur de l’Afrique, la République démocratique du Congo (RDC) continue de faire face à d’importants défis structurels dans les domaines technologique et infrastructurel. Malgré les réformes engagées depuis 2019, visant à faire du numérique un levier stratégique de développement, le pays peine encore à résorber la fracture numérique. Selon les données de l’Autorité de régulation des postes et télécommunications (ARPTC), le taux de pénétration de l’internet mobile demeure inférieur à 35 %.

Cette connectivité reste fortement concentrée dans seulement cinq des vingt-six provinces du pays, notamment à Kinshasa, la capitale, ainsi que dans certaines provinces de l’Est et du sud-est, telles que le Haut-Katanga, le Nord-Kivu, le Sud-Kivu et le Lualaba, tandis que de vastes zones du territoire national demeurent encore largement enclavées. Par ailleurs, le taux de pénétration de la téléphonie mobile reste inférieur à 65 %.

À ces contraintes s’ajoutent une couverture encore limitée en fibre optique à l’échelle nationale ainsi qu’un nombre réduit de centres de données. Selon le classement 2025 de l’Atlas sociologique des pays africains disposant de datacenters, la RDC occupe la 18e place avec seulement quatre infrastructures de ce type.

Dans le même ordre d’idées, le coût élevé de l’accès à Internet constitue un frein supplémentaire à l’inclusion numérique. Dans le pays, 1 gigaoctet de données est estimé à environ 1,3 dollar américain, un coût particulièrement élevé dans un contexte où une large partie de la population vit avec moins de deux dollars par jour. Un autre défi majeur demeure l’accès à l’électricité. Selon les déclarations du Président de la République à l’Agence congolaise de presse, le taux d’accès à l’électricité s’établissait à 21,5 % en 2025, un niveau encore insuffisant pour soutenir une transformation numérique à grande échelle.

D’autres défis majeurs concernent à la fois le capital humain, l’écosystème d’innovation et la gestion des données. La RDC fait face à une pénurie de profils spécialisés en intelligence artificielle (Data scientists, ingénieurs IA, experts en machine learning), aggravée par une formation universitaire encore peu adaptée aux technologies émergentes et par la fuite des cerveaux.

En outre, l’écosystème d’innovation demeure encore fragile, caractérisé par un nombre limité d’incubateurs et de laboratoires spécialisés. La faible numérisation des données publiques ainsi que la fragmentation des systèmes d’information constituent également des contraintes majeures au développement des solutions d’intelligence artificielle.

Une volonté politique affirmée de transformation numérique

Malgré ces défis, il convient de souligner que des efforts significatifs sont déjà engagés, malgré que beaucoup reste à faire. Depuis l’adoption du Plan national du numérique, du Code du numérique, ainsi que la ratification de la Convention de l’Union africaine sur la cybersécurité et la protection des données à caractère personnel, la RDC a progressivement mis en place un cadre institutionnel destiné à structurer sa transition digitale. Ces instruments juridiques ont contribué à renforcer la régulation du secteur, à sécuriser les usages numériques et à poser les bases d’un écosystème technologique national.

Dans cette dynamique, les autorités congolaises ont intégré l’intelligence artificielle comme un axe stratégique de développement. Une stratégie nationale dédiée est en cours d’élaboration depuis 2025, avec l’ambition de positionner la RDC comme un acteur émergent de l’IA en Afrique. Cette démarche s’inscrit dans une volonté plus large de transformation structurelle de l’économie par le numérique.

La stratégie nationale de l’IA repose sur trois axes majeurs : faire de l’IA un levier d’inclusion sociale et de souveraineté éducative, positionner la RDC comme un leader régional en matière d’infrastructures numériques durables, et développer un écosystème de données éthique et innovant capable d’accompagner la transformation de la société congolaise.

Cette orientation stratégique s’inscrit dans le cadre plus global du programme « DRC Digital Nation 2030 », qui vise à faire de la RDC un hub numérique et technologique au cœur de l’Afrique, à travers une mobilisation accrue des investissements publics et des partenariats internationaux.

Dans cette logique, le gouvernement prévoit la mobilisation d’environ un milliard de dollars issus du Trésor public entre 2026 et 2030, auxquels s’ajoutent des financements extérieurs, notamment de la Banque mondiale et de l’Agence française de développement. Ces ressources devraient permettre de soutenir le développement des infrastructures numériques, la formation des compétences et le renforcement de la cybersécurité.

Des réalisations concrètes dans le secteur éducatif et administratif

Dans le même sens, plusieurs initiatives concrètes témoignent de l’avancée progressive de la RDC dans l’intégration de l’intelligence artificielle. Dans le secteur éducatif, par exemple, l’une des innovations les plus significatives concerne la correction de l’examen d’État à l’aide de l’IA. Grâce à un logiciel appelé « Snote Manager », les autorités ont pu accélérer le traitement des copies et réduire considérablement les délais de publication des résultats.

Cette innovation marque une rupture importante avec les pratiques traditionnelles, où la correction des examens pouvait prendre plusieurs mois. L’introduction de l’IA dans ce processus constitue ainsi une première étape vers la modernisation de l’administration éducative. Par ailleurs, la plateforme « e-Diplôme », basée sur la technologie blockchain, représente une avancée majeure dans la dématérialisation des diplômes d’État.

Elle permet de garantir l’authenticité, la traçabilité et la vérification en temps réel des titres académiques délivrés sur le territoire national. Cette initiative contribue à renforcer la transparence et à lutter contre la fraude documentaire.

Perspectives

Si les initiatives et les efforts déployés laissent entrevoir une certaine lueur d’espoir, des inquiétudes demeurent néanmoins, d’autant plus que la vision nationale s’inscrit dans une période allant de 2026 à 2030, alors que nous sommes déjà en juillet 2026 et que de nombreux chantiers restent encore à concrétiser. Cette dynamique est par ailleurs fragilisée par un contexte sécuritaire instable, qui vient compromettre davantage la mise en œuvre des politiques engagées.

La multiplication des projets et des initiatives, parfois insuffisamment coordonnés entre les différentes institutions, risque d’affaiblir davantage la cohérence des politiques publiques et de réduire l’efficacité des investissements. Cette problématique de gouvernance reste un enjeu central dans la conduite de la transformation numérique du pays.

Plusieurs observateurs de l’évolution de la transformation numérique au pays soulignent qu’au sein de l’administration publique, plusieurs structures exercent encore des missions qui se chevauchent partiellement, révélant ainsi un manque de coordination institutionnelle. Avant leur fusion en mai 2024, le Ministère du numérique et celui des postes, télécommunications et nouvelles technologies de l’information et de la communication (PTNTIC) coexistaient, suscitant dans l’opinion publique de nombreuses critiques relatives au manque de cohérence et de coordination dans la conduite des politiques numériques.

Faire de la RDC un véritable « précurseur africain en matière d’intelligence artificielle » ne peut se limiter à un simple slogan politique. Cet objectif exige des efforts considérables et une transformation profonde et coordonnée de plusieurs secteurs clés. Il implique d’abord une gouvernance plus efficace et mieux coordonnée, ainsi qu’un soutien accru aux startups, encore confrontées à un accès limité au financement.

Il nécessite également une réforme du système éducatif, avec l’intégration des technologies émergentes dès les premiers niveaux de formation, en mettant l’accent sur la culture numérique, la sensibilisation aux enjeux éthiques et l’adaptation des apprentissages aux besoins du contexte actuel.

Par ailleurs, l’adoption de l’IA en RDC nécessite de renforcer les capacités locales à travers l’équipement des universités, la formation des enseignants et des étudiants, tout en améliorant les infrastructures numériques, l’accès à Internet et les conditions énergétiques et économiques indispensables à une transition durable vers une économie numérique et intelligente.

Enock Bulonza

Correspondant régional de CIO pour les Grands Lacs africains depuis 2020, je suis les évolutions de la transformation numérique et des technologies émergentes dans la région. Mes reportages, analyses et interviews portent notamment sur l’IA, E-santé, la 5G, les FinTech, toutes les dimensions de la fracture numérique, la cybersécurité et la blockchain en RDC, au Rwanda, au Burundi et au Congo.

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