Fintech et interopérabilité 2.0 : l’Afrique accélère la révolution des paiements transfrontaliers

Dans un contexte de transformation numérique accélérée, l’Afrique modernise ses systèmes financiers en s’appuyant sur la montée des fintechs, des plateformes interopérables et des innovations technologiques.

Longtemps fragmentés, les systèmes de paiement évoluent vers une intégration régionale plus fluide, facilitant les transactions, notamment transfrontalières, tout en réduisant les coûts et les délais.Cette dynamique est confirmée par le rapport “State of Inclusive Instant Payment Systems in Africa 2025”, publié par AfricaNenda Foundation, en partenariat avec la Banque mondiale et la CEA. En 2024, 36 systèmes de paiement instantané ont traité près de 64 milliards de transactions, représentant environ 2 000 milliards de dollars.

Mais au-delà de ces performances, c’est l’interopérabilité qui s’impose comme la véritable révolution : près de la moitié de ces systèmes permettent désormais de connecter banques, fintechs et opérateurs de mobile money sur des plateformes communes.

Vers une intégration régionale des paiements

Dans l’espace UEMOA, cette transformation prend une forme concrète avec la mise en œuvre de la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané (PI-SPI), lancée par la BCEAO. Opérationnelle depuis septembre 2025, cette infrastructure publique permet d’effectuer des transactions en temps réel, 24h/24 et 7j/7, entre banques, institutions de microfinance et opérateurs de monnaie électronique.

Pensée comme un hub central, la PI-SPI ne remplace pas les systèmes existants, mais les interconnecte. Désormais, un utilisateur peut transférer de l’argent d’un compte bancaire en Côte d’Ivoire vers un portefeuille mobile au Togo de manière instantanée. Une avancée majeure pour les particuliers, les PME et les États, qui gagnent en fluidité, en traçabilité et en contrôle des flux financiers.

L’intelligence artificielle, nouveau levier stratégique

Au cœur de cette mutation, l’intelligence artificielle (IA) s’impose progressivement comme un levier clé. Si son adoption reste encore en phase de transition, ses apports sont déjà perceptibles. « Aujourd’hui, l’intelligence artificielle commence à jouer un rôle clé, mais on est encore dans une phase de transition », explique El Hadji Cheikhou Sall, CEO de Lebalma Group, une fintech engagée dans le paiement digital en Afrique. « Elle permet d’améliorer l’interopérabilité en analysant les flux, en optimisant les routes de paiement et en réduisant les frictions entre les systèmes. »

Selon lui, l’évolution en cours annonce une mutation plus profonde : le passage d’une interopérabilité purement technique à une interopérabilité intelligente, capable de s’adapter aux réalités africaines. Cette transformation s’appuie également sur le cloud, devenu un pilier des infrastructures fintech.

En centralisant les données et en facilitant la gestion des flux à grande échelle, il permet d’améliorer la visibilité, la rapidité d’exécution et la structuration des opérations. « Ce que nous construisons aujourd’hui avec des solutions comme Lebalma Pay constitue la base des paiements intelligents de demain », souligne-t-il.

Sécurité et inclusion financière

El Hadji Cheikhou Sall

L’un des apports majeurs de l’IA concerne la sécurité des paiements numériques, un enjeu crucial dans un contexte de croissance rapide des transactions transfrontalières. Sans remplacer les systèmes existants, elle les renforce grâce à des capacités d’analyse avancées : détection d’anomalies, identification de comportements suspects et traitement en temps réel. « On observe une transition vers des systèmes plus intelligents, capables d’apprendre et de s’adapter », précise M. Cheikhou Sall. « Et dans les paiements transfrontaliers, c’est essentiel, car les risques évoluent très vite. »

L’intelligence artificielle joue également un rôle prometteur en matière d’inclusion financière. En Afrique, où le mobile money domine, les fintechs commencent à exploiter les données d’usage — comportements de paiement, régularité, historique — pour construire des modèles de scoring adaptés aux réalités locales.

« L’enjeu n’est pas seulement technologique. Il s’agit de transformer des comportements simples du quotidien en accès au crédit et aux services financiers », insiste-t-il. Une approche qui pourrait élargir considérablement l’accès aux services financiers pour les populations non bancarisées.

Entre promesses technologiques et défis structurels

Malgré ces avancées, plusieurs défis persistent. Le premier concerne la donnée, encore largement fragmentée et parfois non digitalisée, ce qui limite son exploitation à grande échelle. À cela s’ajoutent des enjeux réglementaires, les cadres devant évoluer au rythme de l’innovation.

La question de la souveraineté technologique se pose également avec acuité. « On ne peut pas construire l’avenir des paiements africains uniquement sur des infrastructures extérieures », avertit M. Cheikhou Sall. Les coûts et le manque de compétences spécialisées constituent aussi des freins importants.

Ces constats rejoignent les analyses d’experts du secteur, qui soulignent la nécessité d’une meilleure coordination entre acteurs publics et privés, ainsi qu’une harmonisation des cadres réglementaires. Car si les transferts entre particuliers ont fortement progressé, les paiements marchands restent encore dominés par le cash, faute d’une interopérabilité pleinement effective.

Les fintechs, catalyseurs d’un écosystème interopérable

Face à ces défis, les fintechs s’imposent comme des catalyseurs de transformation. À travers des modèles innovants — plateformes partagées, banking-as-a-service, solutions hybrides — elles contribuent à connecter les différents acteurs de l’écosystème financier.

Certaines initiatives illustrent déjà cette dynamique. Des plateformes hybrides permettent de relier le cash au digital en proposant des points d’accès physiques aux services financiers numériques, facilitant ainsi l’adoption par les populations non connectées. D’autres solutions ciblent les petits commerçants, en combinant approvisionnement, paiement et financement, contribuant à structurer des circuits économiques longtemps informels.

C’est le cas par exemple de KaliSpot, une plateforme hybride qui propose des points d’accès physiques aux services financiers numériques. Elle connecte banques, opérateurs de mobile money et fintechs dans un même espace, permettant aux populations, y compris non connectées, d’effectuer des transactions simples et instantanées. Ce dispositif crée un pont entre le cash et le digital, réduit la fragmentation des systèmes et facilite l’adoption des paiements numériques.

Dans la même dynamique, la start-up Chari redéfinit l’accès des petits commerçants africains aux produits de base et aux services financiers. Destinée à un segment longtemps négligé par les circuits classiques, elle associe approvisionnement et solutions de financement. Son application permet aux commerçants de s’inscrire rapidement, de choisir parmi des milliers de produits, de planifier leurs livraisons et de payer à la réception ou via un crédit de courte durée.

Une transformation encore en construction

Si l’Afrique accélère clairement la révolution des paiements transfrontaliers, la transformation reste en construction. L’interopérabilité 2.0, portée par l’IA et le cloud, ouvre des perspectives considérables, mais nécessite encore des investissements, une meilleure gouvernance des données et une confiance accrue des utilisateurs.

Pour El Hadji Cheikhou Sall, l’enjeu est clair. « Nous ne partons pas de zéro. Nous construisons progressivement des modèles adaptés à nos réalités, qui seront demain entièrement pilotés par l’intelligence artificielle. » Une évolution qui pourrait, à terme, redessiner en profondeur le paysage financier africain et renforcer son intégration économique à l’échelle continentale.

Enock Bulonza

Journaliste spécialisé dans les TIC et la santé, passionné par les technologies émergentes, et correspondant de Cio-Mag pour la région des Grands Lacs africains.

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