En RDC, l’agritech se déploie à pas de tortue

La technologie gagne peu à peu de terrain dans l’agriculture en République Démocratique du Congo. Sa montée, quoique lente, s’explique entre autres par l’intérêt que les startups agricoles accordent à la technologie dans leur mode de fonctionnement, le recours aux semences améliorées à forte productivité et l’usage des transactions mobiles money par les agriculteurs. Toutefois, beaucoup reste à faire !

(Cio Mag) – La République Démocratique du Congo n’est pas en reste dans l’application de nouvelles technologies de l’ingénierie dans les pratiques agricoles courantes, malgré qu’elle a encore un long chemin à parcourir. « L’ Agritech en RDC est comparable à un bébé encore à l’âge préscolaire. Née, elle se déploie petit à petit, au travers des recherches et des technologies certes encore élémentaires et hésitantes », affirme Arsène Ntamusige, ingénieur agronome de formation et responsable du département recherche, technologie et innovation de « Congo-bio Tech », une société spécialisée en bio-ingénierie et en entreprenariat social et environnemental.

L’agriculture face à 4 problèmes

Située en plein cœur du continent, la RDC dispose de plus de 80 millions de terres arables et une diversité de climats appuyée par un réseau hydrographique permettant de pratiquer une gamme variée d’agriculture. Pourtant, seulement 10% de ces terres sont actuellement exploitées, note l’Agence nationale pour la promotion des investissements. En effet, à ce problème s’ajoute trois autres. D’abord, le taux de pénétration d’internet évalué à 17,6%. Ensuite, le taux élevé d’analphabète évalué à 29,1% dont 41% de femmes et 21% d’hommes, selon une enquête menée en 2017 par l’Unicef. Et enfin, les problèmes sécuritaires.

« L’application des technologies dans l’agriculture se heurte à plusieurs défis dans notre pays. Certaines contrées fertiles sont devenues de plus en plus inaccessibles à la suite des affrontements. Elle fait face aussi aux difficultés d’adaptations aux outils TIC par les paysans », fait remarquer l’ingénieur agronome Patient Mugisho. « En RD Congo, les technologies numériques constituent un cas à part. Dans l’Est du pays, plusieurs zones n’ont même pas de couverture de réseaux mobiles (GSM) », note pour sa part M. Ntamusige.  

La jeunesse s’active

En dépit des défis, les jeunes de la RDC ne croisent pas les bras. Ils se déploient pour changer un tant soit peu la donne. Certains ont mis en place des solutions technologiques pour accompagner les agriculteurs, alors que d’autres s’activent pour connecter les acteurs du monde agricole aux marchés et aux informations agricoles. A titre d’exemple, la start-up « Agro Bibi ». Cette dernière possède une plateforme mobile qui informe au moins 1000 agriculteurs de Kinshasa sur les saisons et les bonnes pratiques agricoles. Parmi lesquelles : les techniques de fertilisation du sol, l’irrigation, les différents types d’agricultures, le changement climatique, les perturbations des saisons culturales et l’accès aux engrais.

Pour sa part, « Congo Bio Tech » mène des recherches scientifiques orientées vers les innovations technologiques et environnementales. C’est le cas d’une recherche encore à l’étape de laboratoire, visant à produire localement des aliments pour nourrissons et des aliments pour bétails. La start-up envisage aussi de lancer un programme de capacitation des agriculteurs basé sur la vulgarisation au niveau local, de nouvelles technologies de l’ingénierie biologique. Une autre success story est celle de la start-up « Kivu Green ». Elle possède une application mobile qui permet aux petits producteurs d’écouler leurs produits en les connectant directement aux acheteurs. Les prouesses de cette start-up ont valu plusieurs mérites à son directeur Chris Ayale au niveau international.

Nécessité d’une volonté politique

Les efforts déployés par la jeunesse témoignent une volonté manifeste pour s’adapter à cette nouvelle tendance technologique mondiale dans le secteur agricole. Pour autant, beaucoup reste à faire. En aout 2021, le gouvernement congolais a adopté le programme d’innovation en entrepreneuriat des jeunes (Prodije). Il vise à promouvoir l’émergence d’un tissu des micros, petites et moyennes entreprises, compétitives et innovantes pour contribuer à la diversification de l’économie ainsi qu’à la création des emplois stables et décents.

Près d’une année après, Annie Kamala, responsable de la start-up « Agro Bibi » estime que les entrepreneurs évoluant dans l’agritech ne bénéficient pas du soutien des autorités. « Nous nous battons avec nos moyens de bord. La filière agriculture n’est pas valorisée dans notre pays », déplore-t-elle. Son point de vue est partagé par M. Ntamusige. Ce dernier précise qu’: « aucune agriculture performante et durable n’est possible sans une vision politique pour impulser les bonnes dynamiques dans le secteur agricole. » Selon lui, l’agriculture performante n’est pas seulement l’apanage du progrès technique. « Elle dépend de la dotation du secteur en capital humain à la hauteur et en facteurs de production et surtout des stratégies locales de promotion de la production agricole ».

Réduire la fracture numérique

En RD Congo, l’accès à la connexion internet n’est pas encore chose aisée. D’après Ir Arsène Ntamusige, la réduction de la fracture numérique constitue un gage pour une bonne application de nouvelles technologies de l’ingénierie dans les pratiques agricoles courantes. « Le champ du numérique a fait ses preuves sous d’autres cieux et l’on gagnerait beaucoup en y investissant », dit-il. Son intégration effective dans l’agriculture « peut aider à résoudre l’imprécision et le manque des connaissances dans la pratique agricole au pays. »

En plus de la réduction de la fracture numérique, il serait aussi mieux que « les innovations technologiques mises en place par les jeunes soient accessibles à tous agriculteurs. Une stratégie qui implique un travail de vulgarisation dans la communauté », conclu M. Mugisho.

Enock Bulonza

Journaliste correspondant de Cio Mag en RDC.

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